L’ART

L’art peut être décrit paradoxalement comme un luxe indispensable. D’un côté, on pourrait vivre sans, puisque il s’agit avant tout d’un ensemble de loisirs, c’est-à-dire d’activités libres que l’on pratique pour elles-mêmes, en dehors de toute nécessité. Mais la vie serait plus triste sans elles ! L’art complète et enrichit notre existence, en nous permettant de vivre bien (et non simplement de survivre)1. Et quand on regarde l’histoire de l’humanité, on a l’impression que les êtres humains, partout sur terre, ont toujours produit des oeuvres artistiques. Comment comprendre que l’art soit à la fois nécessaire et accessoire ? est-ce un passe-temps inutile ou une activité essentielle pour les êtres humains ?

La notion d’art désigne un ensemble de pratiques et d’activités2 (produisant des gestes, des objets et des paroles) dont la caractéristique commune est d’être effectuées pour elles-mêmes, en dehors de tout souci d’efficacité, simplement par désir de créer ou de faire quelque chose. Il n’a pas de justification biologique ou technique évidente, au sens où nous n’avons pas besoin de faire de l’art pour vivre ou satisfaire nos besoins. Au contraire, il faut que nos besoins matériels soient satisfaits pour qu’il apparaisse. Tant que les êtres humains sont préoccupés par leur ventre et des soucis pratiques (sommeil, sécurité physique…) ils ne peuvent pas faire de l’art. L’art suppose une aisance matérielle, et un surplus d’énergie disponible. Il faut être libéré temporairement des contraintes biologiques pour songer à agir et produire gratuitement. Il y a donc quelque chose de luxueux3 dans la pratique artistique, car elle s’ajoute à la vie biologique comme un supplément. Mais paradoxalement, c’est un luxe qui paraît nécessaire puisqu’on le retrouve dans toutes les sociétés humaines (comme si l’art répondait à une forme de besoin supérieur, inhérent à notre espèce). D’où vient la nécessité de l’art ?

Le côté gratuit et superflu des arts pourrait laisse penser qu’ils sont des passe-temps dérisoires. Dans les sociétés occidentales où l’énergie est abondante, de nombreux individus, notamment dans les classes sociales dominantes, ont du temps libre. Ils peuvent se permettre d’être « créatifs ». Ce sont des sociétés de loisir, au sens où les activités pratiquées pour elles-mêmes se développent (sports, associations, bricolage, jeux, arts). Mais est-il légitime de réduire l’art à un simple loisir ? N’est-ce qu’une façon d’occuper son temps, comme une collection de timbres ?

La spécificité de l’art tient au fait qu’il est un moyen d’expression. Ex-primer, au sens littéral, cela veut faire : « faire sortir un liquide par une pression ». La pratique artistique permet de faire sortir ce qui est à l’intérieur de nous, ce qui est caché dans notre corps. Mais cela peut signifier de nombreuses choses : sensations, perceptions, émotions, sentiments, opinions, notions, pensées… toutes ces « choses » forment notre « vie intérieure » et relèvent de ce que les religions appellent « l’âme » ou « l’esprit ». Si dans un langage plus philosophique, nous les rapportons à la conscience et au sujet (la « chose » qui pense), nous pouvons dire que le propre de l’art est de donner une forme objective et matérielle à ces réalités subjectives.

Mais il ne faudrait pas en conclure trop rapidement que l’art sert à faire passer des messages et que ce serait sa fonction première. Certes, en tant que moyen d’expression, il peut servir à transmettre un discours. Les romans à thèse, les films à charge, ou un poème moraliste sont bien des moyens de communiquer un message à un public ou une personne. Mais il ne faut pas confondre l’expression et la communication. Communiquer consiste à transmettre une information. Suivant le schéma de Jakobson un émetteur transmet un message à un récepteur, en fonction d’un certain contexte et selon un certain code. Une communication réussie est une communication dans laquelle le message n’est pas déformé, de sorte que le récepteur comprend ce que voulait dire l’émetteur.

Mais ce schéma appauvrit grandement ce qu’est l’art. Même si chaque art peut être vu comme une sorte de langage, les artistes ne cherchent pas toujours à transmettre un message précis. Les œuvres qu’iels produisent les dépassent : elles ont plus de significations que ce qu’iels pensent. En produisant iels découvrent ce qu’iels veulent vraiment dire. Cela signifie que, dans l’art, l’acte d’expression déborde la communication : il ne s’agit pas de transmettre des informations, mais de se découvrir soi-même, et de découvrir la réalité dans le même mouvement.

L’art peut être redéfini dans cette perspective comme un moyen de connaître la réalité, par le biais de matériaux sensibles. Alors que la science et la philosophie utilisent des outils abstraits (les mathématiques, les concepts), les artistes transforment la matière pour mieux l’appréhender. Il s’agit de comprendre l’expérience et la nature, en utilisant des matériaux concrets (sons, couleurs, objets, mouvements, etc.). Plus qu’un moyen d’expression, il s’agit donc d’un moyen d’exploration et de découverte par des outils sensibles.

Si les deux activités ont un rapport avec la vérité, la différence entre l’art et la science tient aussi au fait que l’art ne cherche pas à décrire la réalité, mais plutôt à la reproduire. La science vise la vérité entendue au sens de l’adéquation entre le discours et la réalité (produire des énoncés et des théories qui décrivent objectivement la nature) ; l’art cherche plutôt à produire de nouvelles réalités, qui viennent enrichir notre perception et notre compréhension. En d’autres termes, il augmente notre expérience par des transformations de la matière inédites.

Ces transformations ne se font toutefois pas en dehors de toutes règles. Le fait que les artistes manipulent la matière et produisent des objets rapproche l’art de la technique. Une technique est une manière de faire codifiée par des règles : si on fait telles opérations X,Y,Z dans tel ordre, alors on obtient le résultat R. Elle suppose de la maîtrise et un savoir-faire. Dans tout art, on peut constater une dimension technique : pour peindre, il faut savoir utiliser un pinceau ; pour sculpter de la pierre, un burin et un marteau, etc. il est possible de distinguer les artistes selon la maîtrise qu’ils ont de leur propre moyen d’expression. Pour s’exprimer comme iel veut, l’artiste doit maîtriser ses instruments et son matériau, donc s’exercer et apprendre les règles de son art. La technique est donc la condition de possibilité de l’art.

Mais cela ne veut pas dire qu’il suffit d’être un bon technicien pour être artiste : cette condition nécessaire n’est pas suffisante. Il faut aussi disposer d’une sensibilité qui nous fait redécouvrir le monde, et être capable de transmettre son expérience et ses pensées par des moyens sensibles. Autrement dit, les artistes sont des sortes de « voyants »4 : grâce à l’exercice de leur sensibilité, iels perçoivent mieux que nous la réalité, et leurs œuvres sont un moyen pour nous de la redécouvrir. Iels parviennent à donner une valeur universelle à leur expérience singulière en inventant un langage sur mesure.

notes

  1. on peut distinguer la vie au sens purement biologique, et la vie en un sens existentiel (qui s’ajoute à la deuxième) dans laquelle le bonheur constitue un horizon. ↩︎
  2. Aux arts traditionnellement reconnus en Europe (les « Beaux-arts »: dessin, sculpture, peinture, architecture, musique, théâtre, poésie, danse) on peut ajouter : la photographie, le cinéma, la BD, les jeux vidéos… ↩︎
  3. le mot « luxe » vient du latin « luxus» qui signifie « l’excès, la débauche, la splendeur, le faste » ↩︎
  4. cf. la « lettre du voyant » d’Arthur RIMBAUD ↩︎


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