L’ÉTAT

L’État (avec un grand « É ») désigne l’ensemble des institutions qui organisent et hiérarchisent une population sur un territoire précis délimité par des frontières.

L’État se caractérise tout d’abord par l’existence de structures sociales pérennes dans le temps. On peut appeler « institutions » ces réalités sociales qui surplombent et déterminent les individus, résistant à leur changement. Par exemple, la royauté est une institution, comme le rappelle la phrase célèbre: « le roi est mort, vive le roi ! ». Au-delà de la personne du roi (Philippe le Bel, Charles VIII, etc.), la royauté se caractérise par des usages, des règles et des fonctions qui perdurent dans le temps malgré la mort des individus qui les incarnent. Plus généralement, une société ne peut avoir un État qu’à condition de posséder des institutions ayant des fonctions déterminées : gouvernement, justice, éducation, santé… Cela suppose une vie sociale complexe comprenant des activités et des fonctions spécialisées.

Toutefois, cette première caractérisation n’est pas suffisante. Une société peut être complexe, structurée et ordonnée, sans pour autant avoir un État. À vrai dire, quand on considère l’histoire de l’humanité dans le temps long, on constate que la plupart des sociétés ont fonctionné sans État. Elles possédaient parfois des chefs, des chamans, ou d’autres rôles… mais dans la mesure où le pouvoir n’était pas concentré et centralisé, et que les individus disposant de l’autorité ne pouvaient se faire obéir qu’à certaines conditions (en temps de guerre, après une cérémonie déterminée), elles n’avaient pas d’État à proprement parler. Il faut qu’une partie de la population dirige et contrôle, c’est-à-dire qu’il y ait une hiérarchie dans la société, avec une chaîne de commandement et une répartition inégale du pouvoir, pour qu’on puisse parler d’un État.

Ce qui précède implique qu’il n’y a pas d’État sans domination. Puisque l’État se traduit par un pouvoir centralisé et une hiérarchie, son apparition introduit dans la société des rapports de force. Il acquiert une réalité à partir du moment où des individus parviennent à se faire reconnaître comme les détenteurs du pouvoir et à imposer leurs décisions en se réclamant de leur fonction. L’impôt est un bon exemple de ce processus. Prendre à quelqu’un une partie du produit de son travail, ou une certaine somme d’argent, cela peut être décrit comme du vol (c’est ainsi qu’on qualifiait les actions des corsaires, ou aujourd’hui celles des braqueurs et des mafias). Mais quand le « prélèvement obligatoire » se fait au nom de l’État, on appelle cela un impôt. Les États contemporains ont donc réussi à rendre légitime l’accaparement d’une partie de la valeur produite par sa population pour garantir sa propre existence, et sa domination.

Mais pourquoi acceptons-nous cette domination? Comment comprendre que des peuples entiers acceptent de nourrir des fonctionnaires et des élites qui bien souvent les méprisent? On pourrait faire l’hypothèse que nous avons quelque chose à gagner dans l’échange. Pour reprendre l’exemple des impôts, ceux-ci servent à financer les routes, les écoles, les hôpitaux, et plus généralement toutes les infrastructures qui nous permettent de bien vivre. Ils servent aussi à financer l’armée, la police et les tribunaux qui sont censés faire respecter les lois. Autrement dit, ce qui justifierait l’État, ce serait ses finalités: veiller à l’intérêt général (ce qui est bon pour la société dans son ensemble), à la sécurité publique (police et armée), et au respect des lois (justice). Idéalement, l’État apparaît comme une superstructure sociale dont le rôle est de favoriser la paix sociale et la prospérité de tous. On pourrait aller jusqu’à penser que c’est l’État qui confère son unité à la population, en réduisant les conflits entre les individus, et en faisant respecter des lois mettant tout le monde à égalité.

Reste qu’une telle conception de l’État est davantage normative (elle nous dit ce que devrait être l’État) que descriptive (elle ne correspond pas aux faits). Il est évident que les dirigeants d’un État, pour faire accepter leur domination, ont intérêt à présenter leurs décisions comme des lois soucieuses de l’intérêt général, et leur police comme une force nécessaire au maintien de la paix sociale (les « gardiens de la paix »). Mais en réalité, travaillent-ils vraiment pour l’intérêt général? Quand on considère l’État dans une perspective critique, on se rend compte que les élites politiques sont souvent mêlées aux élites économiques. Selon Marx, l’État est un instrument de domination des classes aisées sur les classes pauvres, et plus précisément de la bourgeoisie (possédant les moyens de production et la richesse monétaire) sur les autres classes sociales (prolétaires, classes moyennes). Si cette conception est vraie, l’État n’est donc pas un arbitre neutre qui garantit le bien commun: il est pris dans le jeu qu’il dirige. Les lois sont faites dans l’intérêt de la classe dominante, non du peuple.

Finalement, ce qui définit l’État, c’est sa capacité à produire les lois et à les faire respecter, au double sens de la contrainte (par la punition) et de la légimité (par la reconnaissance). Selon le type d’État, la classe au pouvoir peut varier : militaires, religieux, bourgeoisie… mais dans tous les cas, l’État désigne les institutions qui ont le pouvoir de faire la loi, et de la faire respecter par la force (police, armée) et la justice. Et au fond, s’il est vrai que « le droit est l’intermède des forces » (Paul Valéry), c’est sa capacité à utiliser la violence, et à la faire admettre comme légitime qui le définit. C’est le sens de la définition de Max Weber : « l’État est cette communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé (…) revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime ». Plutôt que la finalité de l’État, c’est son moyen (la force), qui permet d’en comprendre l’essence.

Mais la violence et la force de l’État ne s’expriment pas toujours brutalement et directement. C’est également grâce à son appareil bureaucratique qu’il parvient à s’imposer. En effet, ce qui caractérise les États de manière constante dans l’histoire, c’est l’existence d’une structure sociale singulière, qui se distingue par sa capacité à contrôler, centraliser et légitimer le savoir et l’information. Pour s’imposer, les dirigeants ont besoin en effet de savoir ce que font et ce que produisent leurs sujets, et aussi de les contrôler grâce à des règles écrites. Il n’y a pas d’État sans une administration des biens et des personnes. Les premières traces écrites trouvées en Mésopotamie sont ainsi des tablettes d’argile qui servaient à faire des comptes et déterminer ce qui était dû aux impôts. Dès le départ, la bureaucratie apparaît donc comme une composante essentielle de l’État, grâce à laquelle il peut administrer la population.


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