LA NATURE

Quand on pense à la nature, on pense souvent à des espaces vierges, qui nous semblent préservés de l’action humaine (une forêt, la mer, etc.). Nous appelons « naturelles » les réalités qui sont produites ou existent en dehors de toute intervention humaine. Par opposition, ce qui est « artificiel » est le produit de la technique et de la culture, par lesquels les êtres humains transforment et adaptent la nature pour la conformer à leurs besoins.

La nature désigne donc tout ce qui était là avant l’humanité, et tout ce qui lui survivra. Il ressort immédiatement de cette première définition qu’il y a une opposition, voire un conflit, entre l’humanité et la nature. L’espèce humaine serait au minimum non-naturelle (en dehors de la nature), et même anti-naturelle (contre la nature), au sens où elle serait nuisible à la nature. Depuis l’avènement de l’écologie politique dans les années 1970, ce thème est devenu commun : les activités humaines nous paraissent s’exercer contre le mouvement de la nature.

Reste qu’une telle opposition (humanité v. nature) n’est pas très pertinente. Après tout, notre espèce n’est qu’une espèce parmi beaucoup d’autres. Elle fait partie de la nature. Par ailleurs, tout ce que produisent les êtres humains est naturel, au sens où ils ne font qu’utiliser ce qu’ils trouvent dans la nature (ils transforment mais ne créent rien). Par exemple, on oppose souvent les produits « chimiques » aux produits « naturels », mais les produits chimiques ne sont que assemblages d’atomes que nous avons trouvés dans la nature. Il est vrai que nous pouvons synthétiser des molécules qui n’existaient pas sur Terre avant notre arrivée. Mais pour faire cela, nous nous appuyons sur les lois de la nature que nous avons découvertes grâce à la science. La chimie n’est jamais que l’application de l’étude de la nature et des interactions microscopiques de ses éléments.

Quand on considère le corps humain, il apparaît également que nous sommes des êtres tout à fait « naturels ». Nous sommes composés d’atomes comme les autres corps, et notre organisme est régi par des lois physico-chimiques et biologiques. Comme les autres vivants, nous sommes le produit d’une longue évolution régi par le mécanisme de la sélection naturelle. Enfin, d’un point de vue écologique, l’espèce humaine s’insère dans des écosystèmes plus vastes dont elle n’est qu’un maillon, et chaque individu dépend d’une multitude de micro-organismes qui assurent des fonctions essentielles pour notre survie (par exemple le microbiote et la digestion). Autant d’un point de vue macroscopique que microscopique, l’espèce humaine ne serait rien sans les autres êtres naturels.

Ces arguments mènent à l’idée que la nature désigne finalement l’ensemble de la réalité. Elle est équivalente à ce concept : tout ce qui est réel fait partie de la nature. Les êtres humains ainsi que toutes leurs productions sont des réalités parmi d’autres. Les déchets nous paraissent de tristes traces de notre activité, et l’on se désole de voir des sacs plastiques sur la plage. Mais en un sens ils sont tout aussi « naturels » que des excréments d’animaux: ce sont des restes et des débris que l’humanité produit en vivant1.

Dit autrement, si on définit largement la nature comme tout ce qui existe, il n’y a rien qui lui échappe. On pourrait préciser toutefois : rien de matériel. En effet, les exemples que nous avons pris jusque là sont d’abord des réalités concrètes, perceptibles par nos sens parce qu’elles sont matérielles. Un chat, une usine, un tournevis… sont des réalités matérielles, mais non l’idée de la liberté ou un cercle au sens mathématique. Implicitement, nous avons supposé jusqu’ici que la réalité, ce sont d’abord des choses concrètes, c’est-à-dire perceptibles, par opposition aux réalités abstraites de la pensée humaine.

Si on acceptait cette distinction, il faudrait exclure de la nature tout ce qui est vécu sans avoir une existence objective : les sensations, les sentiments, et finalement les pensées humaines. Mais cela aboutit à des résultats insatisfaisants. Par exemple, il faudrait dire que la faim (qui n’est pas un objet matériel) n’est pas naturelle. Toutes les sensations (la peur, le froid, le sommeil…) devrait être également exclues. Il semble donc plus pertinent de dire que la nature englobe également les réalités immatérielles relatives à la conscience humaine (parfois appelées qualia par les philosophes). Il s’agit donc d’un concept ayant une extension universelle, puisque rien n’existe en dehors de la nature.

Pourtant, il n’est pas toujours employé dans ce sens maximal. En effet, lorsqu’on parle de la nature d’une chose, on ne désigne pas toute la réalité, ni même une chose dans son intégralité, mais seulement les caractéristiques qui la définissent. Dans ce cas, la nature et la réalité ne sont plus équivalentes. La nature correspond plutôt à ce que les philosophes de l’Antiquité appelaient l’essence, à savoir ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est2. C’est en ce sens qu’on va dire par exemple: « c’est dans sa nature, il ne peut pas faire autrement que s’énerver » ou alors « c’est dans la nature des chats de ronronner ». La nature est alors la réalité intime d’une chose, ce qu’elle est véritablement, par opposition à ses qualités accidentelles qui peuvent varier sans qu’elle perde son identité (par exemple la taille de nos ongles)

En ce dernier sens (synonyme d’essence), la nature est ce qui rend la réalité pensable. Elle correspond à ce qui est intelligible dans la matière et l’expérience que nous en faisons. Dans cette perspective, les lois de la nature sont plus réelles que les objets qui tombent, car ce sont elles qui expliquent leur chute. Cela correspond également à ce que Platon appelle des « Idées »3, à savoir des structures et des formes qui rendent la réalité pensable. Selon cette dernière définition, la nature ne désigne pas toute la réalité, mais seulement ce qui est universel en elle, et que nous pouvons comprendre grâce à notre pensée.

notes

  1. ce qui ne veut pas dire que la pollution humaine n’est pas un problème: il est tout à fait légitime de considérer qu’elle est mauvaise au sens de nuisible pour d’autres espèces vivantes. ↩︎
  2. ou comme le dit Spinoza, « ce sans quoi une chose ne peut ni être, ni être conçue ». ↩︎
  3. avec un « I » majuscules pour les différencier des « idées » qui sont dans notre tête uniquement. ↩︎

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