LA RAISON

La raison est un mot particulièrement polysémique1. Bien souvent utilisée pour résoudre des problèmes, poser des définitions ou faire des distinctions, la nature exacte de la faculté désignée par ce mot n’est pas facile à préciser. On peut néanmoinsl’approcher en disant qu’il s’agit d’une faculté intellectuelle, c’est-à-dire un pouvoir de l’esprit, qui serait caractéristique de l’espèce humaine. La raison est en effet souvent entendu comme la différence spécifique qui définit l’humanité, ce qui la distingue et la différencie des autres espèces. C’est en ce sens par exemple que Aristote dit que l’être humain est un « animal rationnel ».

Toutefois, dire que la raison caractérise l’humanité, cela ne nous dit pas réellement ce qu’est la raison. Il faut donc se demander: qu’est-ce qui différencie l’intelligence humaine des autres formes d’intelligence animales? Ici, l’étymologie peut nous aider. En effet, étymologiquement, le mot « raison » vient du latin « ratio », qui est lui-même une traduction du grec « logos ». Or le logos, à l’origine, c’est un terme polysémique qui désigne à la fois le rapport entre deux nombres (leur quotient), le calcul, l’intelligence et le langage. Si l’on se fie à cette indication étymologique, la raison serait donc à la fois liée :

  1. à la logique et aux mathématiques. Raisonner, c’est être capable de lier entre elles des idées de façon cohérente, selon des règles logiques (par exemple, si A=B, et B=C alors A=C). Pour cela, il faut être capable d’abstraction, au sens où il faut saisir ce qui est général et formel dans les phrases que nous disons. La raison est donc la faculté grâce à laquelle nous pouvons faire des mathématiques, c’est-à-dire manipuler des abstractions qui sont des « objets » pensables mais non perceptibles.
  2. Mais au-delà du langage mathématique, la raison est liée à toutes les formes de langage symboliques par lesquelles les êtres humains communiquent en utilisant des mots. En effet, dès lors que nous utilisons des mots, nous manipulons des abstractions, puisqu’on peut définir un mot comme la combinaison d’un son (fait physique) et d’une signification (fait mental non perceptible). Pour être compris, un mot doit être interprété, et cela suppose de lui associer une signification qui n’a rien à voir avec le son (le mot « cheval » ne ressemble en rien aux êtres vivants qu’on désigne avec lui). Les langages symboliques sont propres aux êtres humains, au sens où ils impliquent la capacité à se représenter mentalement des significations.

La différence entre les abstractions mathématiques et les abstractions des langues naturelles tient au fait que les premières sont plus précises, car elles reposent sur des définitions conventionnelles, mais au fond c’est le même pouvoir d’abstraction qui les rend possibles. Ce dernier nous permet de comprendre et d’expliquer la réalité en la rapportant à des formes et des structures générales, voire universelles. Dire que les êtres humains sont des êtres rationnels, ce serait donc dire qu’ils sont des êtres capables d’abstraction.

Si on appelle Idées, au sens de Platon, ce qui est stable et universel dans la réalité matérielle, alors on peut dire que la raison est la faculté par laquelle nous pouvons produire des Idées, et ainsi la comprendre et parvenir à la vérité. Nos sens nous donnent accès à des apparences qui changent sans cesse : les couleurs, la lumière, les sons,… tout ce que nous percevons est pris dans un flux incessant. Si notre expérience se réduisait à cela, il serait impossible de connaître la réalité, puisque la connaissance suppose des énoncés ayant une valeur stable, objective et universelle. Mais sous le changement, il y a des constantes et des relations qui ne changent pas. Ainsi, chaque feuille d’arbre qui tombe en automne suit une trajectoire unique, mais toutes les feuilles sont soumises à la loi de la gravitation, qu’on peut énoncer sous une forme mathématique2. C’est la raison qui nous permet d’accéder à cette formule. Elle est donc au principe de la science et de la philosophie, en tant qu’elles cherchent toutes les deux à leur manière ce qui est essentiel dans la réalité (c’est-à-dire à ramener la diversité des phénomènes sensibles à l’unité, et leurs changements à des lois intemporelles).

Cette prétention est-elle justifiée ? La raison nous donne-t-elle vraiment accès à la réalité? Après tout, le langage n’est qu’une façon d’appréhender la réalité. Nous découpons la réalité selon des concepts qui nous permettent de la comprendre, mais ce ne sont que des outils qui correspondent à notre constitution physique et mentale. Chaque organisme se représente la réalité selon les informations qu’il recueille par ses sens; les êtres humains comme les autres vivants sont tributaires de leur cinq sens, qui sont limités. Or si la raison recompose une image de la réalité à partir de ceux-ci, il faut admettre qu’elle travaille toujours à partir d’informations partielles.

De ce point de vue, notamment développé par Nietzsche dans Mensonge et vérité au sens extra-moral, les concepts et les théories de la raison ne sont que des constructions illusoires qui permettent aux êtres humains d’apprivoiser la réalité. Elles ont une valeur pratique (elles sont utiles pour manipuler les objets et avoir du pouvoir sur la nature), mais nous ne pouvons pas connaître la réalité dans son essence (leur valeur théorique est nulle). Selon Nietzsche, la raison est une sorte d’organe intellectuel qui rend notre espèce puissante, mais aussi orgueilleuse. Il considère que nos théories ne sont que des interprétations de la réalité, c’est-à-dire des points de vue sur la réalité3. D’où la célèbre formule: « il n’y a pas de faits, seulement des interprétations ».

Cette critique de la raison n’est néanmoins pas indépassable. Si l’on peut admettre que la raison n’est qu’une forme d’intelligence parmi d’autres, et que nous ne pouvons avoir un accès direct à la réalité, on peut remarquer aussi qu’il est possible de confronter nos théories à l’expérience. C’est le propre de la démarche scientifique depuis la Renaissance. Dans son principe, elle peut être décrite comme un va-et-vient entre la raison et l’expérience:

  1. Les scientifiques commencent par rassembler des observations;
  2. puis iels formulent des hypothèses pour tenter de les expliquer;
  3. iels cherchent ensuite à formuler des prédictions et des expérimentations pour les tester (si H est vraie, alors on devrait observer X)
  4. si le test est concluant, l’hypothèse devient une théorie vraisemblable.

Même si les théories scientifiques ne doivent pas être considérées comme des vérités absolues, le fait qu’elles soient construites à partir de l’expérience, et qu’elles soient soumises à des expérimentations renforcent leur probabilité. Si l’on ne veut pas mettre tous les énoncés et toutes les théories sur le même plan (par exemple : « la terre est ronde » et « la terre est plate », ou encore l’astrolonomie et l’astrologie), il faut bien admettre que la raison permet de nous approcher de la vérité lorsqu’elle se nourrit des faits.

Un autre argument conduit à distinguer les théories scientifiques formées par la raison des autres théories: elles permettent de faire des prédictions exactes. Par exemple, les lois de la gravitation permettent de prédire précisément de futures éclipses. Plus générament, les sciences produisent des énoncés de la forme: « si l’hypothèse H est vraie, alors on devrait observer le phénomène P ». Grâce à ceux-ci et aux techniques qui nous permettent de concrétiser les expérimentations, nous pouvons manipuler les phénomènes naturels. En connaissant la chimie, par exemple, il est possible de fabriquer des explosifs (si on mélange A et B, alors on obtient un mélange C hautement réactif). Le savoir scientifique est donc synonyme de pouvoir sur la nature. On peut radicaliser cette thèse, et affirmer que la science « est l’ensemble des recettes qui réussissent toujours; FAITES CECI, ET CELA ADVIENDRA » (Paul VALÉRY, Sur la science in Vues).

La raison, en produisant les sciences, a donc conféré un immense pouvoir d’action à l’humanité. Grâce à elle, nous avons inventé des instruments et des appareils pour accroître notre efficacité. Autrement dit, c’est en se prolongeant dans la technique puis la technologie4, que l’humanité est parvenue à dominer toutes les autres espèces, et s’affranchir en partie des contraintes naturelles (colonisation de milieux hostiles, amélioration de son espérance de vie et de sa santé, augmentation de ses capacités physiques et mentales). Mais en devenant maîtres de la nature, notre espèce s’est peut-être asservie à ses propres productions, comme si les objets technologiques qu’elle avait produits étaient doués d’une vie propre, et qu’ils exigeaient à présent une humanité conforme à leurs fonctionnements.

notes:

  1. « polysémique »: qui a plusieurs sens ↩︎
  2. {\displaystyle {F}_{A/B}={F}_{B/A}=G{\frac {M_{A}M_{B}}{d^{2}}}} pour plus d’explication, cf. l’article https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_universelle_de_la_gravitation ↩︎
  3. c’est pourquoi on parle parfois de « perspectivisme » pour décrire la pensée de Nietzsche. ↩︎
  4. la différence entre les deux étant que la technologie repose sur le savoir scientifique (le mot grec logos signifie le discours rationnel), tandis qu’un objet technique peut être produit sans (par exemple un marteau ou un panier). ↩︎

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