Au sens courant, un devoir désigne une tâche qui nous incombe. C’est quelque chose qu’il faut faire, même si nous n’avons pas envie. Il est d’emblée liée à la notion de contrainte. Pour l’écolier, les devoirs sont des travaux qu’iel doit effectuer pour réussir sa scolarité. Plus précisément, le devoir apparaît souvent comme une contrainte extérieure, au sens où il est imposé par une autorité qui s’impose à nous, et que nous n’avons pas choisi (l’école, mais aussi la famille, puis plus tard l’État, notre employeur, etc.) Cette contrainte s’impose soit parce que l’on poursuit un objectif X (tu dois travailler pour avoir le bac), soit parce qu’on craint une punition Y (tu dois travailler sinon tu seras privé de sortie). Au final, dans ce premier sens, les devoirs sont l’ensemble des prescriptions qui contraignent notre comportement, et nous forcent à agir d’une façon non spontanée.
En un sens politique, les devoir apparaissent comme les contreparties de nos droits. Parce que l’appartenance à un corps politique (souvent un État) nous confère certains pouvoirs reconnus par la loi (nos droits), nous devons en retour souscrire aux injonctions de ce corps politique. Par exemple, un citoyen français a le droit d’être défendu au tribunal par un avocat, mais il a aussi le devoir d’accepter les sanctions de la justice s’il enfreint la loi. Ou encore, nous avons le droit de nous exprimer librement en France, mais aussi le devoir de ne pas calomnier quelqu’un en public. C’est donc la loi, en ce sens, qui délimite nos droits et nos devoirs : les premiers désignent tout ce que la loi nous autorise à faire ou demander ; les seconds tout ce qu’elle nous impose.
Dans ces deux premiers sens, il semble y avoir une relation d’extériorité entre le devoir et la volonté. Bien souvent, ce que je dois faire ne correspond pas à ce que j’ai envie de faire. C’est pourquoi nous vivons souvent les devoirs comme des limitations de notre liberté. Nous les subissons comme des obstacles.
Reste que cette opposition est superficielle. Suivre ses envies et faire ce qui nous fait plaisir, ce n’est pas faire preuve de volonté ni être libre. La personne qui cède à tous ses caprices se croit libre, mais elle est en réalité le jouet de ses propres impulsions. Personne ne la contraint, mais elle subit ses propres désirs. Au contraire, la personne qui est capable de renoncer à ses désirs, ou du moins de les différer et de les comprendre avant de les réaliser, est véritablement libre car elle est capable de s’autodiscipliner. Il faut donc distinguer la liberté entendue au sens de l’indépendance (pouvoir faire ce qu’on a envie) et la liberté entendue au sens de l’autonomie (pouvoir se contrôler): les devoirs contrarient la première, mais pas nécessairement la seconde.
En un sens, il est même possible de définir le devoir comme la capacité à s’obliger soi-même à faire quelque chose. Contrairement à la contrainte qui vient de l’extérieur, on peut définir l’obligation comme une force qui vient de l’intérieur, et qui nous rend maître de nos propres pulsions. Si le devoir est synonyme d’obligation, il ne s’agit plus d’un impératif social mais d’une contrainte qu’on s’impose à soi-même (« intérieure »). Agir par devoir, cela signifie alors : être capable de ne pas suivre ses pulsions, pour se déterminer rationnellement et consciemment.
Cela permet de comprendre le rapport entre le devoir et la moralité. La moralité consiste en effet dans le pouvoir que nous avons de faire ce qui nous déplaît, et de ne pas faire ce qui nous plaît. Un être moral est un être capable de se contrôler, qui peut agir au nom de valeurs qui le transcendent, ou dans l’intérêt d’autrui.
Pris en ce sens, le devoir n’est pas un obstacle à la liberté, mais sa condition. Si la liberté au sens fort implique le fait de se maîtriser soi-même, cela suppose en effet la capacité de se contraindre à certains actes. Mais dans la mesure où la contrainte est le produit de notre propre volonté, elle ne nous empêche pas d’être libre. Comme le dit Rousseau : « la liberté est l’obéissance à la loi qu’on s’est soi-même prescrite ». Au sens politique (qui est celui envisagé par Rousseau), cela veut dire qu’un peuple libre est un peuple qui vit dans une démocratie où il fait lui-même la loi; au sens individuel, que je suis libre quand je suis capable de me donner des règles et de m’y tenir (donc de ne pas faire tout le temps ce qui me plaît).
D’où nous vient cette capacité à différer notre plaisir et nous imposer des actions contraires à notre intérêt immédiat? En un sens, le devoir apparaît comme une injonction mystérieuse, contraire à notre tendance à veiller à notre propre bien-être. C’est peut-être la nature sociale des êtres humains qui l’explique. Au-delà de la tendance que nous avons à prendre du plaisir et fuir les peines, les êtres humains sont aussi capables de se préoccuper les uns des autres, et d’agir en vue d’un bien commun (et non simplement de leur bien-être). Cela fait d’eux des êtres moraux. Il y a deux façon d’expliquer cette capacité morale : par notre éducation et notre socialisation ; ou par nos caractéristiques intellectuelles.
Selon la première explication, la conscience morale (synonyme du devoir), apparaît comme le produit des normes et des prescriptions assimilées au cours de notre vie. Ce que je dois faire, c’est ce qui est conforme à l’intérêt du groupe. La conscience morale est donc une sorte d’instinct social, acquis par un mécanisme psychologique à force d’associer des actions à des réprobations ou des désapprobations (texte de Russell).
Selon la deuxième explication, nous serions naturellement dotés d’une capacité à réfléchir, qui elle-même nous rend capable de prendre du recul sur nos actes, et de différer la réalisation de nos désirs. Réfléchir, c’est en effet prendre son temps, sortir de l’action, et par là envisager les conséquences de ses actes sur les autres et sur le monde. Cette faculté nous rend également capable de prendre en compte l’existence et l’avis d’autrui, donc d’adopter des points de vue différents du nôtre. La réflexion, en créant de la distance avec soi, nous ouvre sur les autres, et rend possible la morale. Elle est donc une condition nécessaire (mais peut-être insuffisante) pour agir moralement.
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