LE LANGAGE

Le langage apparaît d’abord comme un moyen de communication, c’est-à-dire un outil pour transmettre des informations. En ce sens, il n’est pas essentiellement différent des langages utilisés par les autres animaux ou par les machines. Le langage binaire est par exemple le mode de communication propre aux ordinateurs (une longe suite de « 0 » et de « 1 »). Il permet de coder de nombreuses données.


Défini comme un moyen de communication, le langage est présent partout dans le monde vivant, dès lors qu’il y a des échanges entre des individus. On peut parler du langage des dauphins, mais aussi des abeilles, des arbres, ou encore des champignons… car toutes ces espèces, par des moyens variés, s’échangent des molécules et s’influencent les unes les autres. Du plus petit unicellulaire aux plus grands mammifères, le schéma suivant reste valide :

    émetteur – message – récepteur

Échanger une information, c’est envoyer un ensemble de données ordonnées à un récepteur. Partout dans le monde physique, on trouve des informations sous la forme d’ondes, de fréquences, de signaux lumineux, etc. En un sens physique, l’information est simplement un fait quantifiable et mesurable par un appareil. Pour qu’il y ait communication, il faut que le transfert d’information soit orienté (E ⇒ R) et que le récepteur puisse décoder le message en appliquant certaines règles. La lumière qui chauffe la pierre n’utilise pas un langage, en revanche un acacia qui libère des molécules amères pour se protéger des koudous qui la broutent « parle » aux autres arbres. On constate qu’ils commencent à émettre cette molécule avant même que les koudous n’arrivent à eux. Il n’est pas nécessaire de postuler une intention ou une volonté pour parler de langage, mais il faut que l’échange d’informations s’effectue dans un sens précis qui amène le récepteur à agir suivant le message.

Cela étant, l’identification du langage et de la communication ne semble pas adéquate pour décrire tous les types de langage. Il convient aux formes simples, mais pas aux formes complexes qu’on trouve dans l’espèce humaine. Dans une certaine mesure, il est vrai que nous utilisons le langage pour communiquer, mais cela ne constitue qu’une partie des énoncés que nous produisons. Outre la communication, les langages humains remplissent d’autres fonctions. Le linguiste Roman Jacobson en distingue 6 : expression (faire sortir ce qui est en nous), poétique (prendre plaisir aux sonorités), conative (obtenir un effet), phatique (s’assurer de la possibilité de communiquer), métalinguistique (parler du langage lui-même), et référentielle (connaître la réalité). Contrairement aux autres espèces, nous avons donc un usage plus varié du langage.

Parmi toutes les fonctions repérées par Jacobson, c’est souvent l’expression qu’on retient. Souvent lorsque nous parlons, c’est que nous voulons dire quelque chose. Le langage est un moyen d’expression qui sert à formuler ce que l’on ressent ou ce que l’on pense. Il donne une forme objective et perceptible par autrui à ce qui nous anime. Cela n’est pas contradictoire avec la fonction de communication, cela s’ajoute plutôt à elle. Ce qui distingue l’expression chez l’espèce humaine, c’est qu’elle ne témoigne pas seulement de sentiments ou de sensations, mais aussi de pensées. Alors que les animaux communiquent surtout sur leurs besoins, les êtres humains peuvent partager des informations qui n’ont aucune utilité vitale immédiate. Les pensées renvoient à la conscience, c’est-à-dire à une présence à soi particulièrement développée .

Si l’on s’en tient là, il n’y a encore qu’une différence de degré entre notre espèce et les autres (nous sommes plus conscients) mais le fait que le langage humain peut être décrit comme un langage symbolique reposant sur l’usage de mots introduit une différence de nature. En effet, si les autres animaux communiquent avec des sons, les êtres humains communiquent avec des sons auxquels sont liées des significations: c’est ce qu’on appelle des mots. Ce qui distingue un mot d’un son, c’est qu’il véhicule un sens qui n’a rien à voir avec sa sonorité. Par exemple, le mot « cheval » n’a aucun rapport avec la réalité désignée. C’est pourquoi, dans d’autres langues, il peut être désigné par des mots tout à fait différents : « horse », « caballo », « Pferd »… C’est ce que Ferdinand de Saussure appelle « l’arbitraire du signe ».

Cet arbitraire implique que les êtres humains sont capables d’associer des sons à des significations abstraites. Les langages humains peuvent donc être décrits comme des systèmes de signes (alliages de son et de sens) supposant une capacité d’abstraction et de jugement. C’est cela qui fait leur spécifité, et les rend très efficace. Les signes ne sont pas de simples signaux déclenchant des réactions, ce sont des concepts qui nous permettent de comprendre la réalité et de lui donner du sens. Et comme il y a de multiples façon de nommer les choses, l’équivocité est essentielle. Cela explique à la fois que les êtres humains, souvent, ne se comprennent pas ; mais aussi qu’ils ont besoin de se parler pour se mettre d’accord.

Le langage a profondément transformé notre espèce : c’est grâce à lui que nous pouvons penser et prendre du recul sur la réalité. Les mots s’introduisent entre nous et les objets extérieurs, en nous permettant de les comprendre, et pas seulement de les ressentir. Nous appréhendons ainsi la réalité à travers des catégories qui dépendent de notre langage. En un sens, ce qui existe pour nous, c’est ce que nous pouvons nommer. Par exemple, l’espagnol dispose de deux mots pour le verbe être: ser et estar. Le premier sert à exprimer des caractéristiques durables qui définissent un objet, tandis que le second désigne plutôt la conséquence fortuire d’un événement. Il est donc plus facile pour les Espagnols de distinguer ce qui relève de l’essence d’une chose, et ce qui est accidentel. Plus généralement, le langage configure notre pensée, et donc notre conscience et notre rapport à la réalité.

Finalement, le langage paraît être un bon critère pour définir la façon d’être singulière des êtres humains. Exister, en en sens, c’est agir parmi des choses mais aussi naviguer « à travers des forêts de symboles » (pour reprendre une formule de Baudelaire) souvent déroutantes et difficiles à comprendre.


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