LE TRAVAIL

Dans notre société, le travail a le plus souvent le sens d’une activité rémunérée grâce à laquelle nous pouvons vivre. La majeur partie d’entre nous a besoin d’argent pour vivre, et le moyen le plus conventionnel d’en obtenir est de travailler. Le travail est alors littéralement un « gagne-pain » : ce grâce à quoi nous pouvons nous acheter de quoi manger, mais aussi de quoi boire, nous loger, dormir… bref satisfaire nos besoins primaires.

Dans les sociétés salariales telles que la nôtre en France, le travail prend souvent la forme de l’emploi salarié. Le salaire est une somme d’argent versée par un employeur en contre-partie du temps et des efforts que nous consacrons à son entreprise1. Bien qu’il domine statistiquement, l’emploi salarié n’est néanmoins pas le seul type de travail : les travailleurs indépendants (artisans, libéraux), les travailleurs à la tâche dans le monde agricole, ou encore les fonctionnaires de l’État effectuent aussi un travail, sans avoir un salaire au sens strict. Cela montre que le salaire n’est pas essentiel pour définir le travail.

Un exemple permet de le montrer. Imaginons quatre personnes qui font un potager : A est une retraitée, B un fonctionnaire de la commune, C un employé d’une entreprise, et enfin D une autoentrepreneuse. Ces 4 personnes font la même activité (ils cultivent des légumes), et pourtant seul C reçoit un salaire. B et D ont une rémunération, mais il s’agit soit d’un traitement de l’État, soit d’un prélèvement sur le chiffre d’affaire. Quant à A, elle bénéficie de la retraite, qui est un prélèvement fait sur le salaire des actifs en fonction de son salaire passé. Le salaire n’est donc qu’une forme de rémunération: il est une conséquence du travail, mais ne le définit pas.

Nous avons tendance à considérer que les activités non rémunérées ne sont pas du travail au sens strict. Mais en réalité, on peut appeler travail toute activité impliquant des efforts et dont la finalité est de satisfaire nos besoins. La retraitée A n’a plus d’emploi rémunéré, mais elle travaille dans son jardin, même si c’est pour le plaisir. Parce que nous avons assimilé la satisfaction de nos besoins et l’argent dans notre société, nous pensons qu’il est indispensable d’avoir un emploi rémunéré pour vivre. Or cela n’est pas le cas : ce qui est nécessaire, c’est de fournir des efforts pour assurer sa subsistance, avec ou sans argent2.

En ce sens très large, le travail apparaît comme une activité vitale. Comme le dit Arendt, il correspond à la part biologique de notre espèce dans la mesure où il permet de produire des biens destinés à satisfaire nos besoins. Il est pris dans le cercle de la production et de la consommation : nous devons travailler pour transformer la nature et l’adapter à nos besoins (production), puis nous absorbons et assimilons les fruits de notre travail (consommation). Ce cycle est sans fin et universel: tous les vivants font des efforts pour trouver de la nourriture, l’assimiler et satisfaire leurs besoins. Le travail est donc au principe de la vie.

Toutefois, le travail humain diffère de l’activité animale, dans la mesure où il implique la conscience du but poursuivi. En effet, les autres êtres vivants n’ont pas besoin de se représenter ce pour quoi ils agissent, tandis que les êtres humains agissent souvent en fonction d’objectifs qu’ils se sont fixés. Leur activité est orientée par une cause finale, grâce à laquelle ils peuvent la planifier et la prévoir (cf. texte de #Marx, l’abeille et l’architecte). Quand c’est le cas, les opérations que nous effectuons sont prévues et pensées à l’avance, de sorte que la fin visée précède et détermine la réalisation de l’objet ou du service. Le travail humain est donc une activité vitale orientée par des buts conscients.

Par ailleurs, en travaillant, les êtres humains modifient non seulement la nature, mais aussi leur propre nature. En effet, en travaillant ils développent leurs capacités physiques et mentales. Le travail est toujours une forme d’exercice par laquelle nous progressons en réalisant notre potentiel. Et au-delà de l’individu, le travail explique aussi le progrès de notre espèce, au sens où ils engendrent des savoir-faire, des capacités et des oeuvres qui sont transmises de génération en génération. Par conséquent, on peut dire que le travail est au principe du progrès humain, car c’est grâce à lui que nous pouvons maîtriser les éléments naturels, aménager la nature selon nos besoins, créer des espaces confortables, et finalement nous perfectionner en développant nos capacités. C’est en travaillant que les êtres humains se sont peu à peu éloignés de leur condition naturelle en produisant de nombreuses cultures.

Mais si le travail peut être une source d’émancipation, il est également une source d’aliénation lorsqu’il est fait au service de quelqu’un d’autre, comme c’est le cas dans les sociétés salariales capitalistes. Comme l’a montré Marx, le capitalisme est un système de production dans lequel certains êtres humains (les prolétaires) sont contraints de travailler pour d’autres (les capitalistes), parce qu’ils n’ont pas de moyens de production (ni argent, ni machine). Ils reçoivent bien en contrepartie de leurs efforts un salaire, comme nous l’avons indiqué plus haut, mais celui-ci ne rétribue pas exactement le travail qu’ils fournissent: il leur permet uniquement de reconstituer leur force de travail. Le reste de la valeur ajoutée produite est accaparée par les capitalistes, qui vivent ainsi du travail des autres. Dans un tel système, le travail est aliénant en plusieurs sens: premièrement parce qu’il est une contrainte subie par les salariées; deuxièmemet parce qu’iels sont dépossédées d’une partie de leur production; enfin parce qu’iels ne maîtrisent ni les outils ni les procédés de fabrication, et qu’iels se retrouvent donc à exécuter des ordres sans prendre de décision.

Dans ce contexte social qui est désormais celui d’une grande majorité de la population, le travail n’est donc plus une source de progrès ou d’émancipation, mais il devient au contraire un obstacle à notre réalisation (au sens de l’accomplissement de notre potentiel).

notes:

  1. Cette définition est incomplète. Comme nous le verrons plus bas avec Marx, une partie de la valeur ajoutée produite par les salariées ne leur revient pas: elle constitue le profit approprié par les capitalistes qui possèdent les moyens de production. ↩︎
  2. l’argent est un moyen d’échange qui permet d’obtenir de quoi vivre, mais en lui-même il ne sert à rien (on ne peut rien faire avec des billets ou des pièces, à moins de les brûler pour faire un feu ou retravailler le métal…) ↩︎


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