« Dis-moi la vérité, qu’est-ce qui s’est passé? » Si l’on veut répondre sincèrement à la personne qui nous pose cette question, il s’agit d’être fidèle aux événements en lui racontant les faits tels qu’ils se sont déroulés. La vérité apparaît avec cet exemple comme la restitution exacte d’un certain nombre de faits, dans l’ordre dans lequel ils se sont succédés. Cela indique d’emblée qu’elle s’oppose à l’imagination, l’erreur et le mensonge :
- (#imagination) il ne s’agit pas d’inventer une histoire. L’imagination est une faculté mentale grâce à laquelle nous créons des idées, qui ne correspondent pas toujours à des réalités matérielles. Elle produit des fictions, lorsque ces idées forment des récits qui s’éloignent des faits historiques ou de ce qui s’est passé.
- (#erreur) il faut ensuite éviter les erreurs, c’est-à-dire remplacer un fait par un autre, en oublier ou en rajouter un. L’erreur est une modification involontaire de la vérité, due à un manque de connaissances, d’attention, ou de méthode.
- (#mensonge) enfin il ne faut pas non plus mentir, c’est-à-dire travestir sciemment les faits afin de tromper autrui. Le menteur connaît la vérité, mais il la dissimule ou alors il omet de la dire (mensonge par omission). Contrairement à l’erreur, le mensonge est volontaire.
De ces premières distinctions, on déduit qu’il n’y a pas de vérité sans un discours en adéquation avec la réalité: est vrai ce qui correspond aux faits. Si je dis « je suis allé le vendredi 12 septembre 2024 à la plage », je dis la vérité si et seulement si c’est le cas. Sinon, il s’agit d’une erreur ou d’un mensonge.
Il est tentant d’aller un cran plus loin en identifiant la réalité et la vérité (c’est-à-dire en affirmant que c’est la même chose). Mais cela pose problème. On peut dire d’une brosse à dent qu’elle est réelle, et en un sens qu’elle est « vraie » par rapport à une brosse à dent qui serait « fausse » (un hologramme par exemple). De même un trompe-l’œil représentant une fenêtre peut être qualifié de « fausse » fenêtre. Mais dans ces deux exemples, l’hologramme et le trompe-l’œil ont bien une réalité. Ils sont faux tout en étant réels, ce qui montre que les concepts de vérité et de réalité ne se recouvrent pas.
Précisons donc le rapport entre les deux. La vérité apparaît quand quelqu’un parle ou pense. Elle suppose un discours ou un énoncé sur la réalité. Ce discours peut être exprimé oralement ou rester intérieur (sous formes de pensées), mais dans tous les cas, c’est bien l’adéquation entre le discours et la réalité qui produit la vérité. Si personne ne se prononçait sur ce qui existait (en pensées ou en paroles), la réalité serait toujours la même, mais il n’y aurait plus de vérité.
La vérité apparaît donc avec le langage, dès lors que les êtres humains cherchent à comprendre et décrire ce qui est en produisant des énoncés descriptifs portant sur des faits. Dans le langage philosophique, on parle de jugements assertoriques pour désigner ces énoncés qui peuvent être vrais ou faux. Par exemple : « il y a une voiture rouge garée devant le lycée » ou « on a trouvé un animal dans le canapé ». Ils se différencient d’autres énoncés, par exemple : « j’aime bien la couleur de ta robe », « combien veux-tu de tomates? », « ou bien elle obéit, ou bien je rentre à la maison! », etc. Alors qu’on peut vérifier les premiers en observant la réalité, les derniers ne correspondent pas à des états de chose: ils sont ni vrais, ni faux.
Même si nous avons pris pour commencer l’exemple d’une action ayant déjà eu lieu, la vérité ne concerne pas que les événements passés, mais aussi ceux du présent ou du futur. Dans le cas des assertions sur le futur (ex : « il va faire beau demain »), il faut attendre pour pouvoir les vérifier, mais la logique est la même : un énoncé est vrai s’il décrit correctement la réalité.
Cependant, des problèmes surgissent dès qu’on se pose la question : comment vérifier un énoncé ? En effet, pour cela, il faut le confronter à la réalité, donc y avoir accès (la connaître). Or l’accès à la réalité ne va pas de soi :
- dans le cas du passé, les événements ne peuvent pas être reproduits à l’identique. Nous y avons accès par le biais de témoignages, de traces, d’archives… mais ce sont des moyens indirects. Pour savoir ce qui a été, les historien-nes doivent reconstituer les faits à partir de ces preuves indirectes. Outre la fiabilité des sources, ils doivent aussi choisir dans quel ordre présenter les faits, et lesquels sont signifiants. L’histoire est donc une reconstitution à partir de fragments où entre une part de subjectivité (l’historien-ne a une grille de lecture), ce qui implique qu’elle n’est pas parfaitement objective ni exhaustive.
- Dans le cas du présent, notre accès à la réalité n’est pas direct non plus. Nous faisons l’expérience des objets matériels grâce à nos cinq sens et notre cerveau. Mais les premiers filtrent les données physiques, tandis que le second les interprète. Le tout forme donc une image partielle de la réalité, qui n’est qu’une représentation et non un reflet fidèle comme celui renvoyé par un miroir. Dans ce cas, comment pouvons-nous savoir si ce que nous pensons correspond à ce qui est?
- Enfin, concernant le futur, nous ne pouvons pas savoir de quoi il est fait avant qu’il n’arrive et ne devienne présent, donc il est impossible de dire si la phrase « je ferai du bateau demain » est vraie ou fausse. Et lorsque l’événement a eu lieu, les deux arguments précédents s’appliquent.
Ces trois points conduisent à l’idée que la vérité est inaccessible aux êtres humains. Puisqu’il est impossible de savoir ce qui est réel, on ne peut pas savoir si un énoncé correspond bien à la réalité. Nous sommes pour ainsi dire emprisonnés dans notre expérience et nos représentations.
Toutefois, il faut être précis dans la conclusion qu’on en tire: en toute rigueur, on ne peut pas dire qu’il n’y a pas de vérité absolue (ce serait encore une vérité absolue…), mais seulement que nous n’avons aucun moyen de vérifier absolument un énoncé. La différence tient à ceci: peut-être sommes-nous dans le vrai, mais nous ne pouvons pas en être parfaitement certain.
C’est l’idée-force du #scepticisme. Cette école philosophique apparu dans l’Antiquité repose en effet sur l’affirmation que les êtres humains ne peuvent pas savoir ce qui est vrai, et qu’il est donc possible de douter de toutes les affirmations ou théories qu’ils produisent. Les sceptiques, comme leur nom l’indique (il vient du grec sketpos qui signifie « examen ») entreprennent d’examiner toutes les thèses en montrant que d’autres thèses peuvent leur être opposées, avec de bonnes raisons. Ils montrent aussi que nos sens sont toujours susceptibles de se tromper : la terre qui apparaît plate lorsqu’on se trouve à sa surface, est en fait ronde. Dans la perspective sceptique, la vérité apparaît donc comme un idéal inaccessible, car toute raison peut être contredite par une autre raison, et que nous ne connaissons des choses que leurs apparences, et non ce qu’elles sont vraiment (leur essence).
Peut-on échapper au specticisme ? Bien que nos sens ne soient ni infaillibles, ni exhaustifs, il est possible de reconstruire une image fidèle de la réalité avec les données qu’ils nous fournissent pour peu qu’on les traite rationnellement. L’expérience directe est certes trompeuse, car elle repose sur des catégories et des mécanismes inconscients, mais en s’interrogeant sur notre manière de percevoir et en analysant les données sensibles, on peut construire des théories explicatives de la réalité. Autrement dit, grâce à la raison, qui est la faculté intellectuelle par laquelle nous pouvons réfléchir sur notre expérience, il est possible de corriger nos intuitions sensibles. Par exemple, bien que nos sens nous donnent l’impression que la Terre est plate, nous pouvons raisonner et imaginer une expérience (par exemple tendre une grande corde entre deux navires qui s’éloignent) pour vérifier si c’est bien le cas. Grâce à leur intelligence, les êtres humains peuvent donc progresser dans la connaissance, en écartant des théories fausses.
Cette démarche consistant à confronter l’expérience aux théories formées par l’esprit humain est au principe de la science. Sous toutes ses formes, la science cherche en effet à expliquer les phénomènes. Expliquer, cela veut dire donner la cause d’un fait. Par exemple, on peut expliquer la formation des nuages par l’évaporation de l’eau. Les scientifiques ordonnent les faits en cherchant à comprendre les mécanismes qui mènent de l’un à l’autre. Plus précisément, on peut décrire la méthode scientifique comme un va-et-vient constant entre la pensée et l’expérience:
- les scientifiques observent et recueillent des données sur la réalité
- ensuite, iels formulent des hypothèses (si on observe X, c’est parce que Y)…
- … qu’iels cherchent à valider par des expérimentations
- et enfin, si elles sont concluantes, iels généralisent leur hypothèse sous forme de lois et de théories.
Bien que nous ne puissions pas être parfaitement certains d’être dans le vrai, toutes les théories et les croyances n’ont pas la même valeur. Lorsqu’elles peuvent être confrontées à la réalité, selon des protocoles qui peuvent être reproduits par d’autres personnes, elles acquièrent un statut scientifique. Cela ne veut pas dire qu’elles sont incontestables, mais qu’elles résistent à la réfutation. La vérité apparaît finalement comme une qualité intrinsèque aux idées et aux théories qui peuvent être soumises à la critique et à des expérimentations, qui résistent à la réfutation, et sur lesquelles nous pouvons nous mettre d’accord .
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