En première approche, on peut rapprocher l’inconscient de l’inconscience. Dans le langage courant, l’inconscience est un état psychique dans lequel une personne ne se rend pas vraiment pas compte de ce qu’elle fait. « Tu es totalement inconscient! », peut-on dire à quelqu’un qui prend des risques inconsidérés, au point de se mettre en danger. On dira aussi d’un noctambule qu’il agit de manière inconsciente, c’est-à-dire sans savoir ce qu’il fait. Contrairement à la personne consciente, qui est présente à soi, celle qui est inconsciente est distraite, « ailleurs », voire complètement absente dans le cas d’un évanouissement. En ce premier sens, l’inconscience est donc un état d’esprit caractérisé par l’absence et l’oubli de soi.
De cette première définition, il ressort que l’inconscience se définit négativement par rapport à la conscience. Est inconsciente la personne qui a « perdu » la conscience, qui n’est plus vraiment « elle-même ». Les guillemets suggèrent de nouvelles pistes pour définir la conscience: elle serait d’une part un état psychique variable, qui va et vient, avec des degrés d’intensité plus ou moins fort; et de l’autre elle serait relative à notre identité (qui nous sommes). Selon les moments de la journée, nous sommes plus ou moins alertes, plus ou moins éveillés. La nuit, par exemple, notre conscience semble disparaître totalement pour laisser place à l’inconscience. Mais la disparition peut être plus progressive et subtile, comme après un gros repas ou pendant un cours ennuyeux où l’on se met à somnoler. L’inconscience apparaît donc dès que la conscience se relâche.
Une autre façon de définir la conscience est de la décrire comme la capacité que nous avons à accéder à ce qui se passe en nous. De ce point de vue, sont inconscients tous les processus et les événements qui se font à l’intérieur de notre corps sans que nous le sachions. Ce dernier est constitué et animé en permanence par des réactions chimiques et des mécanismes biologiques qui s’effectuent de manière automatique : clignement des yeux, respiration, régulation de la température, etc. tout ceci arrive sans que nous nous en rendions compte. Pour cette raison, ils peuvent être décrits comme « inconscients ». Mais il ne s’agit pas d’un état absolu et définif, puisqu’il est possible d’en prendre connaissance. Quelqu’un qui fait un effort en étant concentré, peut se dire soudain: « j’ai chaud » alors qu’il n’y pensait pas une minute plus tôt. L’inconscience est donc encore un degré de la conscience.
Par ailleurs, la conscience se caractérise également par la capacité à maîtriser ce que l’on fait. Les actes inconscients que nous avons cités sont souvent des actes involontaires: nous les faisons mécaniquement, de manière involontaire. Mais comme on peut prendre conscience de sa température, on peut chercher aussi à ralentir sa respiration ou s’empêcher de cligner des yeux. Là encore, ce qui était incontrôlable peut devenir en partie contrôlé. Tous les gestes et les comportements que nous effectuons sans les avoir décidés ou choisis sont faits inconsciemment.
Dans tout ce qui précède, l’inconscience apparaît donc comme un état limite de la conscience, son degré zéro. Elle englobe tout ce qui est inaccessible, inconnu et incontrôlé en nous (ce qui échappe à notre savoir et à notre pouvoir), en particulier les phénomènes corporels qui s’oppose à l’esprit (compris comme une forme de présence à soi). C’est dire que l’inconscience n’est pas une réalité positive. Or on pourrait se demander s’il n’y a pas des phénomènes qui sont radicalement inconnaissables, incontrôlables et inaccessibles. Autrement dit, y a-t-il une partie de notre esprit qui échappe absolument à la conscience, et qui existe indépendamment d’elle?
L’idée que l’inconscient n’est pas seulement le non-conscient, mais une réalité autonome régie par ses propres lois et qui détermine la conscience, constitue le coeur de la théorie de la psychanalyse, telle que l’a formulée Sigmund Freud. C’est dans le cadre de celle-ci qu’on parle d’ « inconscient » (avec un « t ») plutôt que d’inconscience. L’usage d’un nom1 conduit à concevoir l’inconscient comme une réalité à part, et plus précisément comme une force active qui explique de nombreux phénomènes dans notre esprit (de manière analogue à la gravité qui explique les phénomènes de chute). Ainsi, les lapsus révélateurs2, quand nous employons un mot à la place d’un autre, ou encore les actes manqués, quand nous faisons quelque chose de contraire à ce que nous disons, sont selon Freud la preuve que notre esprit a « voulu » dire quelque chose, en deça de la conscience.
Au-delà de ces phénomène assez anodins, Freud pense que la majeure partie de notre vie psychique est l’expression de l’inconscient. Il considère qu’on ne peut l’expliquer sans faire l’hypothèse qu’il y a en nous une force agissante qui échappe à notre pouvoir et notre savoir. L’inconscient au sens de la psychanalyse se définit comme un réservoir de pulsions, constitué par les désirs et les expériences traumatiques que nous refoulons. Les pensées inconscientes ont une double caractéristique: elles ont une énergie propre qui fait qu’elles agissent sans être sous notre contrôle, et elles sont significatives (elles « veulent » dire quelque chose). Pour Freud, il ne s’agit donc pas uniquement de dire qu’il y a des processus corporels en nous qui sont non-conscients; plus précisément, il postule que la majeure partie de nos pensées sont des pulsions porteuses de sens.
Prenons l’exemple des troubles psychiatriques. Une personne qui vit un événement traumatique peut refouler certains souvenirs douloureux ou honteux. Ceux-ci deviennent difficilement accessibles à la mémoire, mais ils ressurgissent sous des formes diverses et variées, et parfois pathologiques. On parle alors de symptômes. Les gens qui ont traversé des guerres ou des massacres sont ainsi fréquemment assaillis par des pensées obsessionnels et morbides. Les symptômes peuvent être conçus comme des messages codés que nous adressent l’inconscient. Selon Freud, il est possible de guérir de ces troubles, en parvenant à mettre des mots sur nos maux. En verbalisant ce qu’il a vécu, par le biais d’associations d’idées, le patient peut parvenir à se libérer des pensées inconscientes qui le hantent.
De même pour les rêves, qui peuvent être « décryptés » en cherchant à savoir ce qu’a voulu dire notre inconscient. Quand notre conscience s’assoupit, nous contrôlons moins nos pensées: alors l’inconscient s’exprime. Selon Freud, le contenu manifeste des rêves n’est en effet qu’un premier niveau de lecture. Pour bien les comprendre, il faut les interpréter afin d’accéder à leur contenu latent. Autrement dit, ce que nous « voyons » ou « vivons » dans les rêves, ce sont des événements ou des objets signifiants. Il y a un « travail du rêve » par lequel des pensées et des désirs inavouables pour la conscience sont travesties en pensées acceptables. Freud pensait qu’il était possible d’aider ses patients à mieux se connaître en analysant leurs rêves par le biais des associations d’idées. Il les invitait à se questionner dessus, afin de trouver ce qui leur posait problème.
Ces différentes observations et/ou hypothèses font dire à Freud que « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ». La conscience, à savoir ce qui est accessible au sujet qui dit « moi », n’est finalement pour Freud que la partie immergée de l’iceberg de l’esprit. Et de même qu’on ne voit qu’une infime partie des icebergs, notre conscience n’est qu’un épiphénomène de l’inconscient. Cette théorie nous invite donc à relativiser le pouvoir que nous avons sur nous-mêmes, ainsi que notre capacité à savoir qui nous sommes. Si l’on adhère à la théorie de Freud, il faut admettre en effet que la conscience se détache toujours sur un fond obscur et incontrôlables de pulsions.
Reste que le statut scientifique de la théorie de Freud ne va pas de soi. Bien que ce dernier était médecin et qu’il ait toujours présenté sa théorie comme une hypothèse devant être confrontée aux faits, on peut remarquer avec Karl Popper qu’elle se prête mal à la réfutation. Pour qu’une théorie soit scientifique, il faut qu’elle produise des énoncés qui peuvent être contredit par l’expérience. Par exemple, si la théorie de relativité est vraie, alors on devrait observer telle déviation des rayons lumineux; si ce n’est pas le cas, on peut en déduire qu’elle est fausse. Or, concernant la théorie de l’inconscient, il n’est pas possible de la tester ainsi empiriquement puisqu’on peut supposer pour tout phénomène psychique un phénomène inconscient qui l’explique. L’inconscient n’est pas une réalité matérielle observable selon Freud (il ne correspond pas à une partie de notre cerveau), il est donc impossible de montrer qu’il n’existe pas. Ainsi, il est prudent de conserver à la théorie de Freud un statut d’hypothèse, et de s’en servir davantage comme un outil pour explorer notre esprit, que comme une conception descriptive de ce qu’il est.
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