LA CONSCIENCE

Le test du miroir, dans lequel on place des animaux face à un miroir, en leur faisant au préalable une tâche sur le front, révèle que les pies, les dauphins, ou encore les chimpanzés reconnaissent leur image dans un miroir1. Quand ils aperçoivent la tâche, ils essayent en effet de l’ôter sur leur corps, et non sur l’image, ce qui montre qu’ils identifient bien celle-ci comme étant leur image. Une telle expérience indique que la conscience, entendue comme une sensibilité à soi-même, est présente dans plusieurs espèces vivantes. Peut-on généraliser et dire que tout être, à partir du moment où il est sensible, possède une forme de conscience ?

La sensibilité est une propriété des êtres vivants, grâce à laquelle ils sont capables d’agir de manière appropriée aux variations de leur milieu extérieur et de leur propre corps. Ainsi, si la chaleur se met à monter brusquement au point de les menacer, des animaux vont spontanément chercher à fuir. De même, certaines plantes qui manquent d’eau vont monter en graine pour chercher à se reproduire avant de mourir. Dans la mesure où tous les êtres vivants réagissent à ce qui leur arrive, il paraît donc justifié de dire qu’ils sont conscients du monde extérieur et d’eux-mêmes. Il n’y a de ce point de vue qu’une différence de degrés (et non de nature) entre l’espèce humaine et les autres.

Par ailleurs, pour un même individu, elle varie en intensité: nous sommes plus ou moins conscients selon les moments de la journée, et nos activités. Quelqu’un qui dort ou qui traverse une crise de folie « perd » la conscience, du moins transitoirement. Au contraire, un sage qui médite pourrait être dit « pleinement conscient ». La conscience est une sorte d’intensité vitale, qui varie selon les moments, les individus, et les espèces. Mais n’y a-t-il pas des seuils, dans ces variations d’intensité, qui modifient la nature même des individus?

Il paraît difficile de mettre sur un même plan un caillou, une bactérie, une mousse, une étoile de mer, un singe et un être humain. Il y a tout d’abord des réalités qui semblent totalement dépourvues de conscience: ce sont les êtres « bruts » (pour reprendre une expression de Leibniz), tels qu’une pierre, un immeuble, ou encore une étoile. Il y a ensuite les êtres vivants doués de sensibilité, dont nous avons déjà parlés. Mais quand la sensibilité se renforce au point de devenir présence à soi, on peut parler d’êtres « spirituels » (toujours Leibniz). Ce qui différencie ces derniers des autres, c’est qu’ils savent que le monde existe, et qu’eux-mêmes en font partie. Autrement dit, les « esprits » sont des êtres pensants capables de se représenter leur propre existence au sein du monde. Pourquoi cela les distingue-t-il des autres êtres?

Se représenter, cela veut dire littéralement : « rendre présent une nouvelle fois ». Les choses sans conscience sont présentes une fois : elles sont, sans savoir qu’elles sont. Mais avec la conscience, certains êtres vivants acquièrent la capacité de prendre du recul sur leur propre existence et le monde qui les entoure. Pour parler comme Hegel, ils existent « en soi » ‘(comme des objets matériels) mais aussi « pour soi » (en se représentant leur propre existence). C’est ce mode d’existence « double » qui est souvent réservé à l’espèce humaine. Qu’est-ce qui justifie une telle restriction?

Pour être capable de penser sa propre existence, il faut parler dans un langage articulé (c’est-à-dire employer des mots qui sont des sons portant du sens), et être capable de se penser à la première personne (dire « je »). En effet, on ne peut pas prendre complètement du recul avec soi-même sans les mots, car ce sont eux qui introduisent une distance de soi à soi, en permettant de se détacher de ce qu’on ressent, et d’extérioriser nos états intérieurs en les nommant. C’est quand l’enfant apprend à dire « je », vers l’âge de trois ans, qu’il se détache définitivement de ce qui l’entoure, pour se concevoir comme une réalité à part entière. Dans la mesure où le langage permet la distanciation avec soi-même et le reste de la réalité, il paraît donc indispensable pour se rendre compte de sa propre existence et du monde.

La conscience liée au langage (autrement dit la pensée), paraît être une caractéristique proprement humaine (du moins sur notre planète). Elle fait de nous des sujets au sens philosophique du terme2, pour plusieurs raisons.

Premièrement, la pensée nous rend responsable de nos actes. En effet, nous pouvons grâce à elle nous détacher de ce que nous vivons présentemment, pour anticiper et prévoir l’avenir. Cela nous rend capable de nous rendre compte que ce que nous faisons produit des effets dans le monde, potentiellement dangeureux ou bénéfiques. C’est pourquoi les sujets sont des êtres responsables: il est possible de leur imputer des actes, et de leur demander des comptes.

Deuxièmement, nous ne vivons plus seulement parmi des choses, mais aussi parmi des significations. Nous appréhendons ce qui nous entoure à travers notre langage. Nous disons spontanément: « je vois une vache dans un champ », sans nous rendre compte que nous plaquons sur la réalité une grille de lecture (les concepts de « vache », de « champ »). Avec le langage, la nature devient « une forêt de symboles » (Baudelaire) au sens où les mots viennent complexifier la réalité, et la rendre plus dense. Contrairement aux formes de communication que l’on retrouve chez les autres espèces, le langage symbolique utilisé par les êtres humains ne sert pas qu’à transmettre des informations, mais aussi des significations qui ne sont pas forcément utilitaires. Cela ouvre le vaste champ des arts, des mythes et des sciences.

Enfin, la conscience entendue au sens de la pensée permet de comprendre le mode d’existence particulier des êtres humains, et notamment leur rapport à la mort. Parce que nous savons que nous vivons, et que nous faisons par ailleurs l’expérience de la mort des autres et du temps qui passe, nous savons aussi que le temps qui nous est imparti est fini, et qu’un jour nous cesserons de vivre. Conséquemment, les êtres humains vivent dans l’horizon de la mort. On parle en philosophie de « finitude » pour désigner la condition humaine et son mode d’être singulier, à la fois mortel et conscient de l’être. C’est la finitude qui expliquent que nous cherchons à donner du sens à notre existence.

Finalement, la pensée est une sorte de cadeau empoisonné fait par la nature, une « bizarrerie » qui nous encombre (cf. le texte de Paul VALÉRY). Grâce à elle, les êtres humains ont accès à des expériences et des réalités que ne connaissent pas les autres animaux, mais en contrepartie ils deviennent des énigmes pour eux-mêmes: ils s’interrogent sans cesse sur ce qu’ils sont (leur nature ou essence), ce qu’ils font (leur activité) et enfin qui ils sont (leur identité). Leur existence cesse d’être une simple donnée (un fait), pour devenir un point d’interrogation. C’est à la fois notre malheur et notre grandeur.

notes:

  1. https://fr.wikipedia.org/wiki/Test_du_miroir ↩︎
  2. un sujet est un être capable de se représenter sa propre existence, celle du monde, et les conséquences de ses actes (ce qui en fait un être moral). ↩︎

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