La justice paraît d’abord indissociable de l’égalité. Si on se trouve en présence d’un certain bien (un objet ou une situation désirable) et d’un certain nombre de personnes, sans avoir par ailleurs aucune information sur ces personnes, il semble juste – si le bien peut être partagé, par exemple un gateau – de donner à chacune de ces personnes une part égale. Si l’on raisonne abstraitement et qu’on ne prend pas en compte la situation concrète des individus, la justice consisterait ainsi à traiter tout le monde de la même manière, sans faire de discrimination. D’où vient cette intuition que l’égalité et la justice sont essentiellement liées?
Elle tient peut être au fait que toute personne a idéalement la même valeur qu’une autre. Un être humain mérite le respect, simplement parce qu’il est humain (c’est ainsi que Ricoeur définit la dignité humaine). La justice consiste donc à prendre en considération tout le monde, à ne pas négliger quelqu’un dans le partage des biens ou la participation à une activité jugée désirable. Dans cette perspective, on pourra dire qu’une politique est injuste si elle favorise une partie de la population et qu’elle marginalise voire ignore une autre.
L’instrument politique qui permet de mettre tout le monde sur un pied d’égalité et de donner à chaque personne des droits est la loi. Il y a un lien essentiel entre la justice et la loi, car c’est la loi qui instaure une égalité entre les individus d’un même pays. Dans les faits, il existe des différences entre eux : force, intelligence, habilité, richesse matérielle, etc. Nous ne naissons pas tous égaux, mais juridiquement, nous sommes censés être égaux devant la loi, au sens où elle est la même pour tous. D’où ce principe fondamental de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit » (Article 1)1.
Dans les faits cependant, ce principe est loin d’être respecté. Il arrive même que des lois créent des inégalités entre les êtres humains (par exemple le code de l’indigénat dans la France coloniale ou les lois sur l’Apartheid en Afrique du Sud). Si la loi est nécessaire pour instaurer une égalité artificielle entre nous et remédier aux inégalités naturelles, elle n’est pas suffisante. Il y a des lois injustes, qui ne respectent pas la justice, entendue au sens d’une exigence d’égalité. Il faut donc sans cesse rappeler les justices humaines à leur propre principe, qui est l’égalité.
Jusqu’ici, nous n’avons pas remis en cause le rapport entre justice et égalité. Pourtant, il y a des situations où il pose problème. S’il semble clairement injuste d’accorder à certains individus plus de biens ou des avantages sans raison, il est plus délicat de savoir ce qui est juste quand on prend en compte leurs situations et leurs particularités. Par exemple: est-il juste de donner plus à des individus socialement défavorisés? La réponse est « oui » pour les partisans de la discrimination positive, une conception juridique venue des États-Unis reposant sur l’idée que la loi doit corriger des inégalités sociales. Dans ce cas, elle n’est plus la même pour tous: la justice semble s’écarter de l’égalité. Mais en y réfléchissant, elle s’en écarte dans les moyens (on donne plus à ceux qui ont moins), mais non dans sa finalité (car on espère que la discrimination positive réduira les inégalités qui existent de fait).
On arrive alors à l’idée que la justice consiste à redistribuer les richesses et les biens afin de restaurer ou plutôt d’instaurer une égalité qui n’existe pas dans les faits. Mais une telle redistribution est-elle toujours juste ? Si des personnes ont davantage de ressources parce qu’elles ont davantage travaillé, est-il juste de leur prendre ? En plus des inégalités, il semble qu’il faut prendre en compte le mérite de chacun pour être juste. Le mérite est lié au travail fourni par chaque personne dans la production des biens et du bien-être collectif. Pour qu’il y ait quelque chose à partager, il faut bien que la collectivité ait produit un surplus, et donc que des individus aient produit plus. De ce point de vue, il semble juste de donner à chacun ce qui lui est dû, plutôt qu’une part égale. La justice vient rétribuer un effort et une participation à la vie collective. Inversement, l’injustice consiste à être spolié des fruits de son travail, ou à ne pas recevoir assez par rapport à sa contribution.
Ici se révèle une tension inhérente au concept de la justice. En plus de l’exigence d’égalité, la justice implique une exigence d’équité. Par ce concept, il faut entendre à la fois la prise en compte des situations particulières (faire en sorte d’adapter la loi aux circonstances), et le fait de donner à chacun selon ses mérites et ses besoins. L’équité suppose donc de reconnaître les différences qui existent entre les individus (un tel a besoin de manger plus qu’un autre, telle autre a besoin de silence pour travailler), afin de déterminer ce qui est bon pour chaque personne, et de chercher à lui donner. De même, dans le domaine du droit, l’équité implique de prendre en compte les circonstances particulières de l’acte, ainsi que la personnalité et l’histoire de la personne jugée (il est injuste de traiter pareillement un jeune ayant enfreint la loi pour la première fois et un récidiviste plus âgé qui aurait fait le même délit).
Les deux exigences – égalité et équité – ne sont pas toujours compatibles. Face à la loi tout le monde est égal, mais il serait injuste de traiter tout le monde de la même manière. Finalement, la justice se trouve au point d’équilibre entre l’égalité et l’équité. Elle consiste à prendre chaque personne en considération, dans ses particularités et son humanité, pour lui fournir les moyens de vivre une vie qu’elle estime bonne.
notes:
- « en droit », c’est-à-dire par rapport aux lois. ↩︎
Laisser un commentaire