Même si ce n’est plus évident de nos jours en France, les religions sont d’abord des phénomènes sociaux. Elles se composent de rites, de cérémonies et de croyances qui réunissent les êtres humains entre eux. C’est d’ailleurs une des étymologies possibles du mot « religion » : il viendrait du latin religare signifiant « relier ». En ce sens littéral, la communion serait l’essence de la religion parce qu’elle rassemble les gens. Et pour préciser, on pourrait dire qu’elle est un phénomène communautaire, plutôt que social, au sens où la communauté réunit des gens partageant des valeurs et des croyances communes, tandis qu’une société peut être définie plus largement comme une réunion d’individus parfois très différents et éloignés les uns des autres.
Toutefois, ce critère n’est pas suffisant pour définir la religion. Il existe en effet de nombreuses communautés qui ne sont pas religieuses. Ce qui distingue les communautés religieuses des autres, c’est qu’elles s’organisent autour de valeurs et de pratiques qui font une distinction entre ce qui est sacré et ce qui est profane. Ce qui est sacré varie d’une religion : cela peut être un livre, un animal, des paroles… mais dans tous les cas, elles s’organisent autour de réalités jugées transcendantes, parce qu’elles renvoient à une puissance supérieure. Contrairement aux choses profanes, que l’on peut utiliser voire détruire sans éprouver de honte ou de regret, les choses sacrées sont retirées de l’usage quotidien. Seules des personnes habilitées et réputées avoir un lien privilégié avec les puissances supérieures peuvent les utiliser.
Faut-il alors identifier le sacré au divin, et réduire la religion au fait de croire en dieu? Cela serait réducteur :
- il existe en effet de nombreuses religions qui n’impliquent aucune divinité. Les différentes formes d’animismes qui ont longtemps été majoritaires dans l’humanité postulent ainsi l’existence d’esprits ou de forces diffuses dans la nature, sans supposer pour autant des dieux.
- Par ailleurs, il ne faudrait pas réduire les religions à des croyances, car elles se composent également de pratiques. Les religions supposent d’agir de manière précise, selon des rites codifiés et inscrits dans des textes ou des traditions orales.
La religion suppose donc que certains êtres, des choses ou des événements ne sont pas sur le même plan que les autres parce qu’ils sont investis d’une force ou d’une signification transcendante. Ce qui est transcendant, c’est ce qui est placé au-dessus de la vie quotidienne et matérielle, ce qui relève de l’esprit ou d’une divinité inaccessible à nos sens. La religion sépare donc la réalité en deux domaines: d’un côté le domaine profane des réalités ordinaires, de l’autre le domaine du sacré réservé aux initiés qui savent communiquer avec les puissances transcendantes.
Le Dieu unique des religions monothéistes ne doit donc pas masquer la variété des formes du sacré qui existent et ont existé dans l’histoire de l’humanité. En fait, le monothéisme n’est qu’une croyance parmi d’autres. Finalement toute croyance est religieuse, dès lors qu’elle permet à des êtres humains de se retrouver à travers une même représentation de la réalité s’organisant autour de la distinction entre le sacré et le profane.
Et dans la mesure où cette distinction suppose également des interdits et des obligations, la religion prend souvent un sens moral : elle nous dit comment agir, ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Les fidèles doivent respecter les commandements religieux, sous peine de sanction dans le monde d’ici bas, ou dans l’au-delà selon les religions envisagés. La religion a donc souvent une dimension normative : elle règle et régule les rapports humains, et leur relation avec les autres êtres vivants, en énonçant ce qui doit être1.
De nos jours, le rôle moral de la religion a fortement diminué au profit de morales laïques qui ne font pas référence au sacré (par exemple les droits humains en occident). Avec l’essor de la science et de la technique, la prétention des religions à dire ce qui est paraît également obsolète. Pourtant, il ne faudrait pas réduire trop rapidement les religions à des ensembles de croyances superstitieuses. Certes, certains récits religieux peuvent paraître fantaisistes au regard de ce que nous a appris la science (par exemple l’idée issue de la Bible que la Terre aurait moins de 10 000ans). Pour cette raison, on peut opposer les religions aux sciences, qui proposent quant à elles une représentation objective et rationnelle de la réalité. Mais les mythes qui constituent les religions peuvent nous faire réfléchir sur la condition humaine, au sens où ils portent sur des expériences universelles (la naissance, la mort, l’amour…) et qu’ils proposent des solutions métaphoriques à des questions existentielles que les sciences ne peuvent pas prendre en charge (qu’y a-t-il après la mort? qu’y avait-il avant la création de l’univers?).
Pour ne pas caricaturer les religions, il faut aussi faire une distinction entre les religions constituées, c’est-à-dire les phénomènes sociaux observables empiriquement, et l’état d’esprit religieux. Chaque religion suppose d’adhérer à un dogme, c’est-à-dire d’avoir des croyances précises fixées par la tradition. Un chrétien, par exemple, doit croire que Jésus est le fils de Dieu, qu’il s’est incarné en être humain, qu’il a ressuscité, etc. Mais il est possible d’avoir un état d’esprit religieux sans croire en une religion déterminée. Au fond, la véritable différence entre la religion et la science tient au fait que la science repose sur le principe déterministe selon lequel « tout effet à une cause » (autrement dit, tout est explicable rationnellement), tandis que la religion repose sur l’idée qu’il y a des choses inexplicables qui dépassent l’entendement humain (des miracles).
La connaissance humaine étant limitée, il y a toujours de la place pour les croyances religieuses. L’investigation rationnelle de la réalité repousse toujours plus loin les limites de la connaissance, mais elle engendre aussi sans cesse de nouvelles interrogations. Par exemple, la théorie du Big bang explique l’histoire de l’univers depuis un instant « zéro », mais elle ne nous dit pas ce qu’il y avait avant. Et si la science postule l’existence de lois de la nature, elle est incapable d’expliquer pourquoi celles-ci existent, et pourquoi nous pouvons les formuler à l’aide des mathématiques. Malgré tous les progrès de la science, il reste donc une place pour les croyances religieuses.
Finalement, la religion apparaît liée à la finitude humaine. C’est parce que nous ne pouvons pas tout connaître et que nous sommes conscients des limites de notre condition, notamment de notre mort, que nous développons des croyances religieuses. Les religions nous rassurent en nous apportant des réponses, et en nous assignant une place dans l’univers. C’est peut-être pour cette raison qu’elles continuent d’exister malgré les contradictions manifestes entre les faits décrits par les sciences et ce qu’elles disent. Il faut un certain courage intellectuel pour assumer les enseignements de la science, à savoir que l’espèce humaine n’est rien qu’une espèce parmi d’autres, sur une planète perdue dans une quelconque galaxie.
notes:
- Les normes, par opposition aux faits, énoncent ce qui doit être, non ce qui est. ↩︎
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