LA TECHNIQUE

Un monde humain n’est pas seulement constitué d’objets naturels, qui existent indépendamment de son activité, mais aussi d’objets techniques. En première approche, ils peuvent être décrits comme des artefacts1, c’est-à-dire des objets qu’il a inventés et construits afin de remplir une certaine fonction. Extérieur à notre corps, les objets techniques se caractérisent par leur finalité, à savoir ce pour quoi ils ont été créés. Ce sont des moyens inventés et construits pour répondre à un besoin déterminé. Par exemple, nous avons inventé des vêtements pour nous protéger du froid, des outils pour couper et trancher, des couverts pour manger, etc.

La fonction de l’objet technique, c’est son œuvre propre (en grec ergon, d’où vient le mot « ergonomie »). C’est elle qui le définit, et permet d’en comprendre le fonctionnement et l’utilisation. En langage philosophique, on peut aussi parler de « cause finale » (ce pour quoi il a été fait). Celle-ci se confond, dans le domaine de la technique, avec l’essence. Par exemple, ce qui définit une visseuse, c’est l’action de visser : son essence s’explique par sa finalité. Les objets techniques sont donc des objets définis par leur fonction. Leur qualité s’évalue en termes d’efficacité : sont-ils de bons moyens d’arriver à telle fin ? On peut certes détourner un outil de sa fonction (prendre une chaussure pour planter un clou), mais dans ce cas son efficacité diminue.

L’ensemble des outils dont se servent les êtres humains forme le domaine de la technique. Dès la préhistoire, on constate que les êtres humains fabriquaient des outils pour cueillir, se vêtir, chasser ou habiter. Dans la plupart des espèces, c’est l’organisme qui sert directement à satisfaire les besoins. Et dans une certaine mesure, nous pouvons décrire les organes comme des « instruments » ayant une certaine fonction (par exemple, le cœur comme une « pompe » servant à faire circuler le sang). Mais la différence entre les artefacts humains et les organes biologiques tient au fait que les premiers sont construits en vue de remplir leur fonction, tandis que les seconds apparaissent et évoluent au gré des mutations génétiques et de la sélection naturelle (ils se forment et se perpétuent selon qu’ils apportent un avantage à l’organisme). Par ailleurs, les organes peuvent remplir plusieurs fonctions (on parle de vicariance) et sont interdépendants les uns des autres.

Contrairement aux objets naturels, les objets techniques relèvent directement de l’activité humaine, et plus précisément de sa capacité à imaginer et prévoir. Une ruche peut être comparée à un immeuble si l’on considère uniquement le fait qu’elle abrite une colonie, comme l’immeuble abrite des êtres humains. Mais comme le dit #Marx, il y a une différence essentielle entre les abeilles et l’architecte : les premières construisent la ruche sans se concerter ni prévoir en absence ce qu’elles vont faire (elles agissent instinctivement), tandis que l’architecte a besoin de faire des plans. Il est donc possible de distinguer les produits humains des productions animales sur cette base : ils nécessitent la capacité à imaginer et se projeter dans le temps.

Cette réflexion se prolonge dans une autre. L’évolution des objets techniques s’inscrit dans une histoire et une culture. Les « outils » que l’on trouve dans les autres espèces animales évoluent peu d’une génération à l’autre. La grive qui se sert d’un caillou comme d’une enclume pour casser des coquilles d’escargot ne songe pas à créer un marteau pour se faciliter la tâche (elle n’en a pas besoin). En revanche, les outils humains peuvent être transmis et améliorés d’une génération à l’autre, grâce à l’imitation, l’apprentissage et le langage. Cette transmission culturelle (différente de la transmission génétique), explique pourquoi ils s’améliorent : chaque nouvelle génération peut modifier et adapter les outils qu’on lui transmet pour répondre à ses propres besoins. Il y a donc un progrès technique, que nous ne retrouvons pas dans le reste du vivant.

La technique apparaît ainsi comme une dimension essentielle de la culture, entendue au sens des pratiques et des objets qui sont transmissibles et qui forment notre milieu. Les objets techniques transforment notre façon d’être dans le monde, en augmentant nos possibilités et l’efficacité de notre organisme. Grâce à un panier par exemple, il est possible de ramasser plus de baies, de les conserver en hauteur.

Au-delà des objets en tant que tels, la technique englobe également des savoir-faire, c’est-à-dire des dispositions acquises par l’exercice et/ou l’habitude. On dit ainsi d’un geste qu’il est technique, au sens où il nécessite de l’entraînement et de l’habileté. Il y a technique dès lors qu’il faut un travail pour améliorer les possibilités de son corps ou de son milieu. En ce sens, la technique se rapproche de l’art, entendu au sens du métier ou du tour de main.

La technique exprime ainsi le besoin des êtres humains d’accroître leurs capacités naturelles, d’enrichir la gamme de leurs actions, mais aussi le besoin d’explorer et de conquérir de nouveaux milieux naturels apparemment hostiles à notre espèces. En repoussant les limites fixées par notre génome et notre cadre de vie primitif, notre espèce s’est propagée partout sur le globe. La technique ne se réduit pas à la satisfaction des besoins primaires (la survie), elle provient aussi de la recherche pour vivre mieux (confortablement) ou autrement. En améliorant nos capacités, elle nous a rendu plus puissants et plus polyvalents, au point que nous sommes devenus des superprédateurs dominants les autres espèces. En employant une formule célèbre de Descartes, elle nous a rendu « comme maîtres et possesseurs de la nature ».

Dans ce processus de domination et d’asservissement de la nature par la technique, notre espèce elle-même s’est transformée. L’évolution technique se superpose à l’évolution naturelle. Depuis des milliers d’années, les êtres humains sélectionnent et contrôlent les autres espèces, modifiant ainsi leur milieu pour le rendre conforme à leurs besoins. Leur propre corps est également domestiqué et transformé par l’appareillage avec les outils. De ce point de vue, il n’est plus pertinent d’opposer la technique et la nature: l’humanité se définit par son effort constant pour aménager la nature, si bien qu’on peut dire qu’il est naturel, pour les êtres humains, de produire des artifices et d’augmenter leurs capacités avec des outils.

La technique nous a rendu tout-puissant: nous pouvons communiquer à distance, nous déplacer à de très grandes vitesses, accéder à de nombreux savoirs en un clic… autant d’opérations qui paraîtraient merveilleuses à nos ancêtres. Mais comme nous le rappelle le mythe de Prométhée2, mort après avoir tenté de se rapprocher du soleil avec des ailes artificielles, cette maîtrise technique peut virer à l’hybris. Par ce concept, souvent traduit par « la démesure », les Grecs de l’Antiquité entendaient l’orgueil engendré par un excès de puissance. À notre époque, des scientifiques et des ingénieurs pensent que tous nos problèmes peuvent être résolus par de nouvelles technologies. Les transhumanistes, par exemple, espèrent vaincre la mort et la maladie grâce aux progrès médicaux et biologiques. Mais il se pourrait que l’humanité finisse par disparaître dans cette recherche.

notes:

  1. Mot emprunté à l’anglais artefact « ce qui est réalisé par l’homme, produit artificiel » ↩︎
  2. Dans le tableau de Bruegel, Icare se voit à peine dans l’arrière-fond, contrairement au paysan qui laboure son champ. Le peintre a peut-être voulu ainsi dégonflé notre orgueil, en nous rapportant aux nécessités de la vie quotidienne. ↩︎


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