LE BONHEUR

Il suffit de poser plusieurs fois la question : « pourquoi tu fais ça ? » à quelqu’un, pour qu’iel en arrive à dire « pour être heureux ». Cette convergence signifie que le bonheur est la fin dernière que nous poursuivons. Certes, en apparence nous recherchons tous des biens différents, et nous menons des vies singulières. Personne n’entend la même chose lorsqu’il imagine ce qui le rendrait heureux. Mais d’un point de vue formel, on peut définir le bonheur comme le but de la vie pour les êtres humains. Cela signifie que nous agissons en vue d’être heureux, même si nous ne savons pas exactement ce que nous voulons, ni ce qui nous rendrait effectivement heureux. C’est pourquoi la question : « pourquoi veux-tu être heureux ? » n’a pas de sens, car il n’y a rien au-delà du bonheur. Peut-on dire alors qu’il est le but ultime de l’existence ?

Comme tous les êtres vivants, les êtres humains sont soucieux de leur bien-être : ils recherchent le plaisir et fuient la peine. Mais cela ne veut pas dire que nous nous soucions toujours d’être heureux. En effet, le plaisir peut être distingué du bonheur. C’est un état de satisfaction, comme le bonheur, mais il est souvent bref, lié à un objet précis, et causé par la satisfaction d’un désir. Nous éprouvons du plaisir quand nous comblons un manque : manger quand on a faim, partir en vacances quand on en peut plus du boulot… le plaisir provient du soulagement d’une tension. Par opposition, le bonheur paraît durable et lié à un contexte global. Il concerne tous les aspects de la vie d’une personne (le corps, le moral, la situation sociale, la vie amicale et amoureuse). C’est pourquoi il peut être qualifié de « complet ».

Au fond, le bonheur c’est le plaisir de vivre. C’est la sensation que l’on éprouve parfois quand on est content de sa vie : on se réjouit d’exister, sans qu’il y ait un événement particulier qui explique cette sensation. Le bonheur paraît indissociable d’une forme de conscience. Alors que tous les animaux éprouvent du plaisir, on peut défendre l’idée que seuls les êtres humains peuvent être heureux, au sens où il faut avoir conscience d’exister pour être heureux. Le chat qui se prélasse au soleil nous paraît heureux, et parfois nous l’envions, mais dans la mesure où il n’est pas conscient de la chance qu’il a, nous pouvons dire qu’il est bien, sans être heureux pour autant. Avec la conscience, les êtres humains ont perdu une forme d’innocence et de naïveté. Ils se rendent compte que la vie est souvent terrible, absurde ou injuste. Mais en contrepartie, il arrive qu’ils soient heureux lorsqu’ils parviennent à vivre selon leurs désirs et leurs valeurs, qu’ils sont contents à la fois de ce qu’ils ont (leurs biens matériels), de ce qu’ils font (leurs activités), et finalement de ce qu’ils sont (leur identité et leur situation). Seulement, est-il possible d’obtenir tout ça ?

Si le bonheur suppose vraiment une satisfaction complète et durable, peut-être n’est-il qu’un idéal de l’imagination (c’est-à-dire une idée irréalisable). Quand on considère la nature humaine, le constat paraît même plus sombre. Les êtres humains sont animés par des désirs, qu’on peut définir comme des états de manque qui les portent vers des objets. Ils cherchent constamment à obtenir ce qu’iels n’ont pas, mais lorsqu’iels y a parviennent, iels sont très rapidement déçus, ou alors iels s’ennuient et cherchent de nouvelles activités. La réalisation de nos désirs, loin de nous conduire au bonheur, nous mène uniquement à des plaisirs passagers. Comme le dit Schopenhauer, nous oscillons sans cesse entre le désir (accompagné de manque donc de souffrance), et l’ennui…

Si l’on ne veut pas accepter ce constat pessimiste, il faut concevoir le bonheur autrement. S’il ne résulte pas de l’accomplissement de tous nos désirs, il faudrait peut-être le chercher dans ce que nous avons plutôt que dans ce qui nous manque. Autrement dit, ne pas désirer ce que nous n’avons pas, mais vouloir ce qui est. C’est la position de la plupart des sagesses, notamment du stoïcisme1. Il faut réformer notre âme en subordonnant nos désirs à notre volonté. Le bonheur consiste à accepter les choses telles qu’elles sont. Pour les stoïciens, l’ordre des choses est nécessaire : il ne peut pas être autrement. Cela ne sert à rien de lutter contre les événements : il faut au contraire bien comprendre la réalité, et accepter ce qui nous arrive.

Les sagesses orientales, notamment le bouddhisme, trouvent également la clé du bonheur dans la suppression du désir et la dissolution du « moi ». Nous désirons sans arrêt de nouvelles choses. Le désir est une manifestation de l’impermanence de notre conscience. Pour parvenir à un état de sérénité, il faut sortir de ce cycle infini. C’est par des exercices spirituels, et notamment la méditation, que nous pouvons y parvenir.

Sans aller dans les voies de la sagesse, qui nécessitent des qualités rares et peut-être inhumaines, nous pouvons dire que le bonheur est accessible s’il résulte de notre activité. Quand nous parvenons à développer nos qualités par des activités qui ont du sens pour nous, nous éprouvons de la satisfaction. Peut-être n’est-elle pas absolue, mais elle est différente d’un simple plaisir. En ce sens on peut parler d’un bonheur humain, imparfait mais réel, qui résulte de l’accomplissement de nos capacités. Le bonheur consiste à mener une vie sensée dans laquelle nous nous sentons progresser.

Cette définition suggère que nous avons tous une nature propre, qu’il nous revient de comprendre et de développer pour être heureux. Cela veut-il dire que chacun-e doit trouver et accepter son destin? cette proposition paraît mystique… Certes, nous partons tous dans la vie avec un certain jeu de cartes (nos gènes, notre lieu de naissance, notre milieu social et familial…) mais les combinaisons à partir de ce jeu sont innombrables. Il paraît impossible de prédire ce que va devenir un nourrisson. S’accomplir ne signifie pas tant réaliser son destin qu’apprendre à se connaître, mesurer ses forces et ses faiblesses, afin de trouver dans quelles activités on peut le plus se développer et s’épanouir.

Cela n’est pas qu’une question individuelle. Dans la mesure où nous dépendons toujours d’autrui pour apprendre et développer nos capacités, nous avons besoin des autres pour être heureux. Comme le dit Aristote, les êtres humains sont des « animaux politiques ». Pour vivre bien, ils ont besoin des autres. Ils ne peuvent pas se réaliser en dehors d’une collectivité. En ce sens, notre bonheur est indissociable du contexte politique et social. Il n’est pas possible d’être heureux si nous ne sommes pas bien entourés, et si la société dans laquelle on vit ne nous permet d’agir librement conformément à des valeurs qui ont du sens pour nous. C’est pourquoi le bonheur n’est pas qu’une affaire de développement personnel, mais aussi de développement collectif. Ce n’est que dans un contexte social où le pouvoir est distribué de façon juste, c’est-à-dire dans un contexte où chaque personne peut participer à l’élaboration des règles qui vont déterminer sa vie, que le bonheur dépend de nous.

notes

  1. le stoïcisme est une école philosophique de l’Antiquité (active de la fin du IV siècle avant J.-C. jusqu’au III siècle après J.-C) ↩︎

Publié

dans

,

par

Étiquettes :

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *