LE TEMPS

En jouant sur les mots, on pourrait d’abord dire que le temps, c’est ce que montrent les montres. Intuitivement, quand on essaye de le définir, on pense à cet instrument créé pour nous indiquer l’heure. Mais réfléchissons : une montre, c’est d’abord un objet spatial. Quelle que soit sa forme (horloge, montre bracelet, écran numérique…) une montre n’est jamais qu’un outil qui donne à voir le temps grâce à des éléments qui sont tous spatiaux : les aiguilles, les mécanismes, l’écran… en réalité, les montres ne montrent pas le temps, mais seulement des objets qui bougent, donc des manifestations indirectes du temps.

Pour mieux comprendre ce point, il faut distinguer le temps du changement. Les phénomènes autour de nous changent, sans pour autant être du temps. Les saisons passent, nous grandissons et vieillissons, les choses s’abîment et s’usent : toutes les réalités autour de nous semblent subir les effets du temps au sens où elles se transforment et évoluent. Mais à bien y réfléchir, le temps est la condition de possibilité du changement, et non le changement lui-même. Il y a du changement parce qu’il y a du temps, mais il se pourrait qu’il y ait du temps, sans que rien ne se passe. Un observateur placé dans une salle d’attente où rien ne bouge, expérimente le temps qui passe, sans que rien ne change (du moins à son échelle). Une telle situation serait probablement assez dérangeante. L’absence de changement nous rend incapable de mesurer le temps. Nous pouvons certes nous fier à notre « horloge biologique », qui nous fournit une sorte de mesure intérieure du temps (liée aux régularités de l’organisme), mais celle-ci est liée aux changements extérieurs (notamment le jour et la nuit). Dans un milieu physique hypothétique où rien ne change, nous serions très vite désorientés. Nous avons donc besoin du changement pour appréhender le temps.

Pour mesurer objectivement l’écoulement du temps, il faut trouver dans les phénomènes des régularités, c’est-à-dire des successions d’événements stables. Lever et coucher du soleil, écoulement du sable, désintégration des atomes… tous ces événements nous rendent capables de déterminer le passage du temps. Cela laisse penser que le temps est une sorte de flux dans lequel arrivent les événements. C’est pourquoi la métaphore du fleuve a été souvent utilisée pour décrire le temps : il serait semblable à l’eau qui entraîne des objets: « Pour ceux qui entrent dans les mêmes fleuves, autres et toujours autres sont les eaux qui s’écoulent » (Héraclite). Cela signifie que le temps ne cesse jamais de s’écouler, et aussi qu’il n’est pas possible de revivre deux fois un même événement.

Reste qu’il n’y a là qu’une métaphore : le fleuve lui-même dépend du temps pour s’écouler. S’il faut concevoir le temps plus objectivement, on pourrait alors le concevoir comme un cadre universel de la réalité, dans lequel tous les phénomènes s’inscrivent. Dans cette perspective qui est celle de la physique de Newton, le temps est une dimension objective de la réalité. Il a une réalité en dehors de notre esprit et de nos actes pour le mesurer. Même s’il n’y avait plus d’êtres humains sur Terre, le temps continuerait d’exister. On peut le décrire alors comme une succession d’instants homogènes et identiques (équivalents à des points sur une droite) qui se succèdent indéfiniment.

Cette conception objective du temps laisse toutefois de côté notre expérience du temps que l’on pourrait appeler le temps vécu (lequel est subjectif car il dépend de notre perception). Deux personnes peuvent vivre une heure de temps de façon très différentes, selon qu’elles s’amusent ou non. Autrement dit, il arrive que l’on trouve le temps « long » ou au contraire déplorer qu’il passe « trop vite ». Cette dimension subjective du temps est-elle dérivée du temps objectif ? Ou est-elle au contraire plus essentielle ?

Si on cherche à décrire un changement, on peut décrire l’état d’un système à un instant t, puis t+1, etc. mais dans ce cas on ne décrit pas le temps mais une succession d’états. Pour faire le lien entre eux, il semble indispensable d’être doté d’une mémoire, qui nous permet de retenir l’instant passé, pour le comparer au présent. En un sens, dans la physique de Newton, il n’y a que du présent car il n’y a que des instants correspondant à des états spatiaux du monde. Mais dans notre expérience vécue, il faut ajouter au présent le passé, c’est-à-dire ce qui a été, et persiste dans une mémoire. Et par ailleurs, si l’on ajoute à la mémoire la conscience et notre faculté à prévoir et anticiper, il faut ajouter l’avenir, c’est-à-dire ce qui sera. Passé, présent et avenir forment ainsi le temps vécu. Le présent n’est plus le seul temps qui existe, et en un sens il n’est même rien d’autre que la persistance du passé et l’anticipation de l’avenir dans la conscience.

Tout ceci mène à croire que le temps se confond avec l’expérience du temps, c’est-à-dire avec le temps vécu. Avec Bergson, on peut appeler durée ce temps subjectif. Du point de vue la conscience, c’est le passage du temps qui est premier. Nous ne vivons pas le temps comme une succession d’instants ; nous sommes au contraire constamment habités par le passé et préoccupé par l’avenir. C’est pourquoi il est difficile de vivre « au présent » (être « tout court », sans réfléchir). Exister, au sens fort, c’est vivre avec la conscience du temps qui passe, et notamment dans l’horizon de notre propre mort.

De nombreuses sagesses tentent d’affronter ce problème. C’est pourquoi elles nous donnent souvent des conseils pour vivre au présent : « Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain » (le célèbre carpe diem d’Horace, inspiré par l’épicurisme).
Toutefois, ce conseil n’est pas facile à appliquer car notre conscience est toujours tendue entre le passé et l’avenir. Vivre au présent est une tâche qui implique de travailler contre soi, contre notre propre nature temporelle. Par des exercices, par exemple la méditation ou la réflexion, les sages tentent de se concentrer sur le moment présent, en ramenant sans cesse leur attention sur ce qu’iels vivent. Mais dans la vie quotidienne, nous sommes le plus souvent préoccupés: à la fois travaillé par le passé (remords, regrets) et l’avenir (craintes, appréhensions).

Cette préoccupation est si répandue et universelle, qu’on peut en faire une caractéristique essentielle de notre humanité. Parce que nous sommes mortels et conscients de notre sort, nous cherchons en permanence à nous « divertir » au sens de Pascal: nous nous lançons dans des activités, simplement pour fuir l’ennui et ne pas avoir à affronter la vérité de notre condition humaine. Pascal considère que la plupart de nos activités (pas seulement les jeux, mais aussi le travail, les arts, les sciences) sont des divertissements qui nous détournent de notre misère existentielle. Mais c’est en affrontant celle-ci qu’il est pourtant possible de mener une vie sensée. C’est parce que nous savons que nous allons mourrir, que nous pouvons chercher à donner du sens à ce que nous vivons. Le temps définit donc la condition humaine, et ce qu’elle a de tragique: notre fin est inéluctable, mais c’est cela cela qui donne de la valeur à la vie.


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