dissertation sur la vérité

Y a-t-il des vérités irréfutables ?

[Introduction] Certaines phrases semblent au premier abord difficile à réfuter : il y a des êtres vivants sur la planète Terre, un triangle est une figure géométrique possédant trois angles… À partir du moment où une phrase correspond à la réalité ou qu’elle est cohérente logiquement, il semble difficile de nier qu’elle soit vraie. Pourtant, est-ce vraiment impossible ? Pour être parfaitement irréfutable, il faudrait qu’une vérité ne puisse être remise en cause par aucun argument. Or il est possible de s’interroger sur les sources mêmes de notre connaissance : tout ce que nous savons, nous le savons grâce à nos sens et à notre raison. Et comme ils peuvent être trompeurs, il est possible que les vérités les plus élémentaires soient fausses. Le sujet pose donc le problème suivant : est-il possible de trouver une vérité dont nous soyons parfaitement sûrs ? Ou faut-il admettre qu’il est toujours possible de douter et de remettre en question nos croyances ?

*

* *

Dans l’ensemble des représentations que nous nous faisons sur la réalité, il faut distinguer les simples croyances des connaissances. Alors que les premières peuvent être vraies ou fausses, par définition, les secondes sont vraies. Une connaissance est en effet une croyance qui correspond à la réalité (vraie), et qui est prouvée par les faits ou par une démonstration (justifiée). Par exemple, je crois qu’il va faire beau demain, sans avoir de raison objective (peut-être parce que j’ai envie d’aller me promener ou que j’ai besoin de soleil) ; mais je sais qu’il y a un lycée qui s’appelle le lycée Monge à Chambéry (parce que j’y suis allé).

À partir de là, il semble pertinent de dire que si les faits permettent de vérifier nos théories et nos affirmations, alors ce sont des vérités irréfutables. Toutefois, une telle idée n’est pas si évidente qu’il n’y paraît. En lui-même, un fait n’est pas suffisant pour savoir ce qui est vrai. Par exemple, si des enquêteurs trouvent sur l’ADN d’une personne X sur le lieu d’un crime, cela ne suffit pas à dire que X est coupable. Pour formuler la vérité, il faut relier les faits entre eux dans une théorie explicative. Par exemple, établir où était X au moment du crime. Pris de façon isolés, les faits peuvent être interprétés de différentes manières : ils ne suffisent donc pas à établir une vérité irréfutable.

Par ailleurs, on peut s’interroger sur la manière dont nous établissons les faits. Pour connaître la réalité, les êtres humains utilisent leurs 5 sens. Nous savons ce qui existe autour de nous, parce que nous voyons, sentons, touchons… les objets extérieurs. Autrement dit, c’est par l’expérience sensible que nous établissons les faits. Or nos sens ne sont pas parfaitement fiables. Comme le montrent les illusions sensorielles, nos sens peuvent induire en nous des croyances fausses. Si je me fie à ce que je voie, je pourrais croire qu’une tour vue de loin est ronde alors qu’elle est carrée. Si nos sens peuvent nous tromper, il semble donc raisonnables de se méfier de ce qu’ils nous apprennent sur la réalité. De ce point de vue, toutes les vérités qui reposent sur la certitude sensible deviennent réfutables, car rien ne me garantit que ce que je perçois correspond vraiment à la réalité.

On pourrait alors dire qu’il y a des vérités mathématiques élémentaires, qui résistent à cet argument. Par exemple, il semble irréfutable que « 2+2=4 », ou que « la somme des angles d’un triangle fait 180° ». Pourtant, l’expérience nous apprend qu’il est possible de faire des erreurs de raisonnements et des erreurs de calcul sans s’en rendre compte. Il est possible qu’un résultat ou une proposition qui nous paraisse parfaitement certain soit en réalité faux. Ainsi, ce n’est pas parce qu’une vérité nous paraît parfaitement certaine qu’elle est irréfutable. La certitude est un état d’esprit : elle ne nous garantit pas qu’une chose soit vraie. Si notre raison n’est pas un instrument infaillible, on peut donc douter des vérités logiques et mathématiques.

Au terme de cette partie, on parvient à l’idée sceptique qu’il n’existe aucune vérité irréfutable. Les sceptiques pensent en effet que les êtres humains ne peuvent parvenir à des vérités incontestables. Pour justifier cette idée, ils mettent en avant que nos sens sont trompeurs, et qu’il est toujours possible d’opposer à une thèse justifiée par des arguments, une autre thèse elle aussi argumentée. Au final, en réfléchissant et en examinant (le grec skeptikós signifie « examen ») nos pensées, on parvient toujours à trouver des raisons de douter des connaissances humaines. Puisque c’est le cas, les sceptiques recommandent de suspendre notre jugement et de renoncer à l’idée d’une vérité irréfutable.

[transition] Même si nos sens et la raison ne sont pas totalement fiables, n’est-il pas possible de formuler des jugements objectifs qui résistent à la réfutation ?

Même si l’on admet qu’il n’y a aucune croyance humaine qui ne puisse être remise en question, cela ne signifie pas pour autant que tout ce que nous pensons peut être réfuté. En effet, réfuter une affirmation, c’est montrer par des arguments qu’elle est fausse. La condition de la réfutation, c’est donc de penser logiquement, puisqu’il faut argumenter pour réfuter. Toute personne qui raisonne est contrainte de respecter certaines règles logiques, notamment le principe de non-contradiction (A et non-A ne peuvent être vrais en même temps, sous le même rapport). Puisque la logique est la condition de la réfutation, si l’on parvient à réfuter une affirmation, c’est qu’on a respecté des vérités logiques élémentaires comme le principe de non-contradiction. Ces vérités paraissent irréfutables, au sens où, pour les réfuter, il faut nécessairement les admettre.

Au-delà de ces vérités logiques élémentaires, qui sont la condition de toute pensée rationnelle, il semble possible également de parvenir à établir des faits objectifs rigoureusement. En effet, même si nos sens ne nous permettent pas de percevoir la réalité objectivement, en revanche, comme le dit Russell ils nous fournissent une « connaissance directe » des objets extérieurs. Si je perçois un objet A, même si je ne sais pas ce que c’est et que je suis incapable de le définir, je sais qu’il existe. Les informations transmises par nos sens, en elles-mêmes, sont toujours vraies. En ce sens, on peut dire que nos sens ne nous trompent jamais : c’est l’interprétation des données qu’ils nous fournissent qui peut être vraie ou fausse. C’est en ce sens que Rousseau affirme : « toutes nos erreurs viennent de nos jugements ». Ainsi, mes propres perceptions sont irréfutables, dès lors que je m’en tiens rigoureusement à ce que je perçois.

La connaissance consiste à construire à partir des données issues de nos sens une représentation objective de la réalité. Même si les faits peuvent être interprétés de différentes manières, il paraît impossible de leur faire dire n’importe quoi. Les faits limitent et contraignent notre esprit. Comme le dit Lénine : « les faits sont têtus ». Il est possible de nier les faits, de refuser de les prendre en considération, mais dans ce cas, il faut abandonner le concept de vérité. Si on refuse de le faire et qu’on admet l’existence de faits qui s’imposent à nous, on peut dire qu’il y a des vérités irréfutables, et que ces vérités correspondent aux pensées et aux théories objectives. Ainsi, si l’on reprend l’exemple de l’enquête policière formulé dans le I, la vérité désigne ce qui s’est réellement passé. Il faut supposer qu’une telle vérité existe pour que l’enquête ait du sens (un inspecteur parfaitement sceptique est inconcevable, puisqu’il parviendrait toujours à l’idée qu’il n’est pas possible de savoir qui est réellement coupable).

Au final, même si nous ne pouvons pas être parfaitement certains de détenir la vérité, il est possible de dire que nos croyances sont plus ou moins réfutables selon leur degré d’objectivité. Plus une hypothèse ou une théorie paraît conforme à la réalité, plus on a de raisons de croire qu’elle est vraie, et plus elle est difficile à réfuter. On peut même définir la science par ce biais-là : une vérité est scientifique, dès lors qu’elle est difficile voire impossible à réfuter. Comme le dit Karl Popper, « le critère de la scientificité d’une théorie réside dans la possibilité de l’invalider, de la réfuter ou encore de la tester ». Les expérimentations scientifiques ont précisément pour rôle de tester nos hypothèses et nos théories. Plus elles résistent à la réfutation, c’est-à-dire plus elles sont validées par des expériences, plus elles sont probables. Ainsi, même si les vérités scientifiques ne sont pas parfaitement irréfutables, elles se caractérisent du moins par le fait qu’elles sont très dures à réfuter.

*

* *

[conclusion] Pour conclure, il apparaît au terme de cette réflexion qu’il y a des croyances qui sont plus dures à réfuter que d’autres. Même si nous avons vu dans le I que nous pouvons toujours douter de nos connaissances, parce qu’elles proviennent de nos sens et de notre raison qui sont faillibles, cela ne veut pas dire qu’elles n’ont aucune valeur et que toutes nos idées se valent. Dans l’idéal, une vérité objective, c’est-à-dire une idée qui serait conforme à la réalité, serait une vérité irréfutable, et tout l’effort de la science consiste à se rapprocher d’un tel idéal en formulant des vérités qui résistent à la réfutation.